La Négociation Raisonnée
EN SITUATION DE CRISE :
LA PRISE D'OTAGES
PRISE D'OTAGES : QUELLE STRATEGIE ?
par Michel Ghazal *
Maintenant que les esprits se sont un peu calmés, il est
bon de se poser une question de fond.
Peut-on négocier avec les preneurs
d'otages ?
Mon fils âgé de 8 ans, ayant
entendu les nouvelles de l'école maternelle Commandant Charcot,
vient vers moi en brandissant le poing et m'informant qu'il a envie
de tuer le type qui a fait " çà " et de
transformer sa tête en ballon de football. Quoi de plus normal
face à l'horreur du geste et sentir par identification que,
même à l'école, sa sécurité peut
être mise en danger.
En effet,plus la conduite de quelqu'un est
répréhensible du point de vue des lois en vigueur,
plus une réponse basée sur la force paraît comme
étant la plus appropriée. Or, en dernière analyse,
il ne s'agit ni d'une question de morale, ni de légitimité,
ni d'efficacité stratégique mais bien de vies qui
sont menacées et qui risquent d'être perdues.
Ma réponse se devait d'être
brève et à sa portée: "Je comprends ce
que tu ressens mais si on l'attaque, il risque de s'en prendre aux
enfants et de leur faire du mal. En revanche, en dialoguant avec
lui , il est possible de comprendre les motivations réelles
qui l'ont poussé à agir de la sorte. Une fois qu'on
a compris ce qu'il veut, il est peut-être possible de lui
offrir d'autres solutions pour satisfaire ses besoins et sauver
ainsi les enfants."
C'est parce que les ravisseurs sont capables d'infliger des dommages
très graves à des êtres innocents que la négociation
avec eux est non seulement possible mais également nécessaire.
Si la réponse est de toute évidence
positive, comment mener ces négociations pour réussir
le but ultime : dénouer la situation sans mettre en péril
la sécurité des personnes?
Il convient au départ, de surmonter
quelques difficultés immédiates.
La première, découle de l'initiative
acquise par le ou les ravisseurs qui confère un avantage
lié à l'effet de surprise. Le gouvernement, dans ce
cas, semble condamné à réagir plutôt
qu'à agir et il est généralement mis dans une
situation où il est perdant à tous les coups: utiliser
la force et risquer d'apparaître comme ayant la main lourde;
être conciliant et sembler crédule facile à
duper...
La deuxième difficulté provient
de la nature dramatique de l'acte en lui-même. Il attire inévitablement
les médias à l'affût de ce genre d'événements.
Ces derniers deviennent ainsi les alliés involontaires des
ravisseurs qui sont quant à eux à la recherche de
publicité. Comment donc contrôler ce qui est dit pour
éviter tout dérapage verbal qui pourrait engendrer
méfiance et tension et précipiter vers une issue violente
indésirable ?
La troisième difficulté réside
dans l'impact de la mise en scène souvent spectaculaire orchestré
par les ravisseurs et qui s'apparente à la dramatisation
théâtrale. Ces derniers vont délibérément
distordre l'information, induire en erreur sur leur pouvoir présumé
pour le rendre plus important qu'il n'est en réalité.
Cette amplification puise son efficacité dans la propension
de l'auditoire à considérer, tout comme au théâtre,
que la scène qui se joue est vrai. Or, leurs efforts ne sont
efficaces que si nous les laissons faire.
La quatrième difficulté enfin,
est généralement dans la personnalité même
des auteurs de l'acte: calmes ou excités, agressifs ou irrités,
ouverts ou méfiants; chaque type de personnalité exige
une approche différente et se tromper peut les braquer et
précipiter la négociation vers l'impasse.
Si le jeu a pour nom l'influence, le gouvernement doit donc trouver
les moyens non seulement de réagir aux manoeuvres utilisées,
mais d'initier lui-même un certain nombre de mouvements. A
l'instar du R.A.I.D. dont l'efficacité à parer à
toute éventualité par la force ou la neutralisation
des forcenés n'est plus à démontrer, le gouvernement
doit s'appuyer sur une équipe spécialisée formée
et entraînée à la résolution non violente
des situations de crise. Même Sun Tzu dit dans l'Art de la
guerre: "Le meilleur général est celui qui ne
livre pas de bataille".
Pour cela, nous recommandons la création
de L'unité d'Intervention En Négociation , le L.I.E.N.,
pour permettre une réponse rapide et coordonnée et
réduire les hésitations provoquées par l'effet
de surprise Sa première mission serait d'entrer en contact
avec les ravisseurs et d'initier toute action permettant d'éviter
le risque d'escalade et de créer le climat favorable à
l'instauration d'un dialogue. Le mot d'ordre : garder le contact
et le lien.
Elle devrait ensuite s'atteler à gérer
la crise caractérisée par quatre éléments
constitutifs, la réduction des choix possibles, des enjeux
importants, une pression du temps et une grande incertitude. Chacun
de ces éléments a des implications sur la conduite
de la négociation.
Réduction des choix possibles signifie que les deux parties
donnent l'impression qu'il y a peu d'alternatives. La réponse
consiste à engendrer de nouvelles options. Alors que les
besoins des terroristes et du gouvernement peuvent paraître
contradictoires (demander cent millions de francs pour l'un, créer
un précédent ou bien ne pas se montrer vulnérable
pour l'autre), la recherche des intérêts sous-jacents
(démontrer sa propre grandeur, être reconnu à
sa juste valeur, avoir de la publicité pour sa cause), permet
d'accroître les chances d'un arrangement satisfaisant autrement
ces motivations sous-jacentes. La négociation est l'art d'inventer
de nouveaux choix permettant de faire réfléchir l'autre
et pas de le faire fléchir. Le but est de l'amener à
la raison et pas de le mettre à genoux.
Enjeux Importants qui incitent les parties à éviter
toute concession pour éviter son interprétation comme
un signe de faiblesse. Or, il est nécessaire que chaque partie
puisse faire des concessions aussi minimes soient-elles pour constituer
des engagements de part et d'autre. Ceci rend alors plus difficile
le retrait de la négociation du fait du principe "je
me suis trop engagé pour faire machine arrière".
Le L.I.E.N. s'attachera également à éviter
la perte de face pour l'une et pour l'autre partie en éloignant
la négociation des feux de la rampe et en contrôlant
précisément les informations émises et les
déclarations.
La pression du temps signifie que les deux parties agissent comme
si le temps était une denrée rare incitant à
prendre des décisions hâtives. La réponse est
d'occuper les ravisseurs et de les garder actifs pour gagner du
temps et avoir ainsi plus de chance de distinguer entre les véritables
intentions et les positions annoncées. Ceci permettra également
de changer le rythme imprimé par le terroriste lui-même.
L'incertitude signifie que les deux parties manquent d'informations
critiques sur ce qui se passe réellement. Ceci est particulièrement
dangereux et il est nécessaire de faire tout ce qui peut
réduire l'impondérable et accroître la prévisibilité
: Ne faire des engagements que s'ils peuvent être tenus, parler
d'une seule voix et le moins de déclarations possibles au
public.
Il convient, coûte que coûte,
de garder ouverts les canaux de communication. La relation directe
est, dans ce sens, indispensable. Le face-à-face permet de
réduire la nature impersonnelle de la situation. Ce qui accroît
le lien réduit l'incertitude.
Pour appuyer le L.I.E.N., les médiateurs
peuvent être d'une grande aide même s'ils sont à
utiliser avec grande précaution. Il peut s'agir des parents
des ravisseurs ou toute personne susceptible d'exercer une influence
sur eux. L'aide d'Evelyne Lambert est indéniable dans l'affaire
de l'école.
Dans ce sens, les médias peuvent jouer
un rôle capital. En effet, la télévision sans
les terroristes est privée d'un sujet intéressant
même si elle peut s'en passer. Les terroristes sans les médias
sont privés d'audience. Il y a là un intérêt
partagé entre ces 2 parties qui ne leur échappe pas.
Il ne faut pas hésiter à utiliser l'assistance des
médias comme tierce personne pour apporter les informations
capitales permettant de dénouer ces situations de crise.
Mais,pour ce faire, les médias doivent
être en mesure de renoncer à divulguer, du moins pour
un certains temps, certaines informations au public.
En sont-ils capables ? ! ....
(*)
Directeur du Centre Européen de la Négociation
Auteur de "Mange ta soupe et... tais toi " paru au Seuil