LA NEGOCIATION : OUTIL PRIVILEGIE DU DIRIGEANT
par Michel Ghazal
La négociation n'est pas un combat mois un effort collectif
pour faire gagner deux parties. Gagner en faisant gagner l'autre est
une idée sympathique. Pour Michel Ghazal, c'est surtout une
idée efficace. Conformistes s'abstenir.
Décembre 1995 : la France est bloquée, les transports
et quelques autres services publics sont en grève, les entreprises
souffrent et le pays attend, en vain, que le mot «négociation»
franchisse les lèvres du Premier ministre. Cette situation
de blocage qui se prolonge ajoutera les rancœurs à l'inutile
gâchis économique. «Défaut de négociation»,
a-t-on dit à l'époque. Pourtant, le 15 novembre 1995,
le Premier ministre avait eu droit à un triomphe à
l'Assemblée nationale. Les réunions de concertation
n'avaient pas manqué depuis l'été. Mais n'avait-on
pas négligé - du côté des différentes
parties prenantes, pouvoirs publics et responsables syndicaux -
les obstacles qui entravent la voie d'une négociation authentique
?
Aujourd'hui, la négociation est plus que jamais à
l'ordre du jour. Il ne s'agit pas d'un phénomène de
mode, passager et éphémère, mais d'une réalité
vécue au quotidien par des milliers de dirigeants et responsables.
Chaque chef d'entreprise, chaque dirigeant et chaque cadre est de
plus en plus souvent confronté à des situations où
il est nécessaire de négocier pour trouver une solution
acceptable.
En interne, avec le personnel, des désaccords peuvent survenir
quant à la rémunération ou l'organisation du
travail; au sein de l'équipe dirigeante quant aux orientations
et aux objectifs; avec les syndicats, quant aux restructurations,
conditions du travail ou salaires.
En externe, les occasions de négocier se multiplient dans
tous les domaines avec les partenaires, les fournisseurs, les clients,
les banques, les organismes sociaux, etc.
Face à cette omniprésence de la négociation,
le dirigeant a souvent l'impression d'avoir à choisir entre
la victoire ou la défaite. La relation est vécue comme
une difficile épreuve de forces, malsaine et décevante,
chargée de chantage, de manipulation et de guerres de positions.
Ce contexte fait que la négociation est généralement
abordée comme une corvée à laquelle il faut
bien se résigner à contrecœur «puisqu'il
est impossible de faire autrement».
Or, s'il faut y consacrer du temps, il devient urgent de chercher
à transformer ce qui tourne au désastre pour l'une
ou l'autre partie et parfois les deux, en une richesse commune.
Il est souhaitable aussi que ce temps investi soit le plus agréable
possible pour les négociateurs. Est-il possible que la négociation
soit abordée comme un jeu qui amuse et enrichit tout en étant
très efficace ?
Oui, à condition d'éviter les quatre grands obstacles
à une négociation plus constructive.", Ces derniers
ont pour origine des idées reçues et des a priori
figés qui conduisent à des pratiques et des stratégies
inefficaces. Ils empêchent d'imaginer des solutions manuellement
acceptables permettant de sortit du rapport de forces.
Premier obstacle : Ne pas donner d'informations sur ses
intérêts, ses besoins, ses souhaits constitue
l'un des premiers handicaps à la créativité.
L'hypothèse sous-jacente est qu'une information dévoilée
affaiblit la position de celui qui la livre. Quand des syndicalistes
réclamaient comme préalable à la négociation
le «retrait du plan Juppé», exprimaient-ils vraiment
ce qu'ils pensaient obtenir ? Les préalables à la
négociation masquent les intérêts réels
et bloquent la négociation.
Cette attitude supprime, quand elle est adoptée par toutes
les parties, toute chance de découvrir les intérêts
communs qui sont la base même d'un accord réussi. La
règle, pour s'en sortir, est d'aborder cette question directement
avec la partie adverse et de donner soi-même l'exemple. Mais
surtout, dans la première phase de la négociation,
de bien indiquer que vous séparez nettement le moment où
vous imaginez des solutions de celui où vous allez choisir
parmi celles qui auront été trouvées.
Inventer avant de décider permet de réfléchir
sans entraves aux questions à résoudre, d'avoir une
liberté d'esprit permettant d'imaginer des solutions constructives.
Cette attitude est aussi souhaitable dans la phase de préparation
de la négociation. Dans ce cas, l'absence de vos interlocuteurs
fait disparaître le souci de dévoiler des informations
secrètes ou de voir ses idées prises pour des engegements.
En effet, bien souvent, les négociateurs ne se donnent pas
le temps d’imaginer des solutions et sont donc amenés
à des jugements et à des conclusions hâtives.
Sans passer forcément par le formalisme du brainstorming,
il est toujours possible d’émettre des idées
et de les soumettre à la réflexion : «Qu'en
pensez-vous ? Dans quelle mesure cela pourrait-il vous aider ?»
Donner ses intérêts ne nécessite pas de tout
dévoiler. Mais tromper l'autre, dans le cadre d'une relation
suivie, est le plus sûr moyen de détruire cette relation.
Deuxième obstacle : La croyance de chacun qu'il détient
la vérité pousse les parties à défendre
leur solution comme si elle était l'unique réponse
au problème posé. À partir de ce moment, les
énergies vont être utilisées, non pas à
trouver une solution au problème, mais à tenter de
réduire l'écart entre des positions considérées
chacune comme la seule réponse valable. Les négociateurs
tombent alors dans le piège épuisant du marchandage
traditionnel. Dès lors, tout élargissement du champ
du possible devient difficile à concevoir. Plus on dit qu'il
n'y a pas d'autre solution possible que la sienne propre, plus on
bloque la négociation. Cela ne rappelle-t-il rien aux témoins
des grèves de décembre 1995 ?
Bien souvent, il existe plusieurs solutions pour satisfaire les
intérêts en jeu. Les positions adoptées par
les parties ne constituent que les réponses les plus évidentes.
En négociation, il n’y a pas une seule vérité
mais autant de vérités que de personnes assises autour
de la table.
La clé de toute réussite et de mettre momentanément
entre parenthèses ses propres solutions et de s’informer
sur les préoccupations de l’autre. L’expérience
montre que, bien souvent, les intérêts sont tout simplement
différents. Grâce à l’imagination, il
est alors possible d’inventer d’autres solutions au
problème.
Inventer des solution de portée différente (un accord
provisoire plutôt qu’un accord définitif), changer
le champ d’application d’une proposition (se mettre
d’accord sur quelques points plutôt que sur l’ensemble),
ainsi que d’autres moyens constituent des ouvertures intéressantes
permettant d’élargir le gâteau et de sortir des
guerres de position.
Deux sœurs se disputaient une orange et la partagèrent
50/50 sans comprendre que l'une désirait seulement la pulpe
tandis que l'autre avait besoin de la peau pour parfumer un gâteau.
Dans cette affaire, semblable à beaucoup d'autres, chacune
désirait une chose différente de ce qu'il exprimait.
Troisième obstacle :L'hypothèse selon laquelle
les limites du gâteau sont fixées une fois pour toutes
- ce que l'un gagne l'autre le perd - est le troisième obstacle
capital à l'invention de solutions originales et à
un climat détendu en cours de négociation. Quand la
situation de décembre 95 est devenu une sorte de match où
chacun voulait faire perdre la face à l'autre, il devenait
clair que le processus de négociation avait depuis longtemps
dérapé et qu'il serait difficile à relancer.
Il est dangereux de vouloir passer en force, d'abord parce qu'on
n'y parvient que rarement, ensuite parce que l'autre ne vous le
pardonne jamais.
Aborder ainsi la négociation en gagnant/perdant c'est avoir
une mentalité de pénurie mettant tout le monde sur
la défensive. Dès lors, pensant ainsi se donner le
maximum de chances d’aboutir à un accord en sa faveur,
chaque partie va adopter des positions extrêmes, chercher
à faire céder l'autre en premier et «lâcher»
le moins et le plus tard possible. Cela devient un rapport de forces
et la négociation un champ de bataille. Et dans une guerre,
il n'y a que des perdants, ne serait-ce qu'en termes de relations
futures. Or, entrer en négociation avec l'autre suppose de
partager des intérêts communs avec lui. Se battre autour
d'un prix, par exemple, aura de fortes chances de faire perdre de
vue d'autres intérêts. Alors qu'il est évident
que partager certains intérêts avec l'autre ne peut
qu'aider à la recherche d'un accord. Par définition,
une solution qui permet de satisfaire les intérêts
partagés est aussi agréable à l'un qu'à
l'autre des camps en présence.
Une fois cette recherche effectuée, la créativité
se met en route pour tenter de concilier les intérêts
divergents. Les bénéfices mutuels sous-tendent toute
négociation. Même s'ils ne nous sautent pas aux yeux,
rares sont les situations où il n'en existe pas. Il faut
donc les rechercher car ce ne sont pas des dons du ciel mais des
occasions à saisir. Il faut apprendre à les reconnaître
et considérer leur satisfaction comme un but à poursuivre
en commun avec la partie adverse.
Quatrième obstacle : L’idée que les
difficultés de l’autre ne regardent que lui
constitue le dernier frein majeur. Quand chacun refuse de prendre
connaissance des difficultés et des contraintes de l'autre,
la négociation bloque. Il n'est pas réaliste pour
des syndicalistes de nier les contraintes budgétaires d'un
gouvernement ou d'un chef d'entreprise. Il n'est pas non plus réaliste
pour des dirigeants ou des gouvernants d'ignorer délibérément
les conséquences de leurs décisions pour ceux qui
les subissent.
Les gens semblent dire : «On a assez de difficultés
de notre côté, qu'ils s'occupent des leurs.»
Cette attitude peu perspicace se traduit par une recherche de solutions
à sens unique. C'est ainsi que, souvent, des négociateurs
donnent l'impression de mettre des bâtons dans les roues de
leurs interlocuteurs, ceux-là même dont ils désirent
obtenir l'adhésion à leurs projets. À l'inverse,
le négociateur efficace s'efforce de se mettre dans la peau
de l'autre pour mieux comprendre son point de vue. Il sait que la
compréhension de son vis-à-vis ne se confond pas avec
l'adhésion à ses propos. Il sait aussi que pour avoir
une chance de communiquer ses propres préoccupations, il
est nécessaire de montrer d’abord à l’autre
qu’il a été compris. E voyant le problème
avec les yeux de son interlocuteur, il devient possible de proposer
des choix moins douloureux et donc plus recevables.
Le recours à la menace apparaît, dès lors,
comme une attitude inadaptée. Plutôt que « Vous
allez voir le résultat si vous n’acceptez pas la solution
que je vous conseille », mieux vaut faire des offres en ayant
analysé auparavant les conséquences auxquelles l'autre
devra faire face et celles qu'il redoute le plus. Il s'agit d'imaginer
les critiques qui lui seront faites s'il approuve votre décision
et lui fournir les arguments dont il pourra se servir pour répondre
à ces critiques.
Il faudra aider votre interlocuteur à vendre l'accord à
ses supérieurs et à le présenter sous la forme
d'un communiqué de victoire. Pour réussir il faudra
remplacer le : «C'est votre problème» par «C'est
notre problème».
Eviter ces quatre écueils, sans supprimer le conflit, va
laisser libre cours à la créativité, et donner
accès à une nouvelle dimension : le plaisir dans la
négociation.