| L'homme d'affaires
français face à la négociation
Le numéro du juillet 1996 du Voyager
, magazine publié par la ligne aérienne British Midland,
fait état d'une enquête conduite auprès de 1100
passagers européens de 11 nationalités différentes,
sur leurs préférences concernant la conduite des affaires
avec les interlocuteurs de différents pays.
La première place parmi les partenaires préférés
appartient aux Britanniques qui en plus, dit-on également,
savent le mieux entretenir des relations amicales avec leurs interlocuteurs
étrangers, en dehors des échanges strictement professionnels
pendant les heures de travail.
La dernière place, parmi les Européens avec lesquels
les hommes d'affaires de différentes nationalités
aiment le moins négocier, revient aux Français.
Les Allemands ayant été jugés les plus durs
et inflexibles en affaires et les Italiens les plus souples face
à leur interlocuteurs étrangers), ce n'est donc pas
à cause de leur manière dure de négocier que
les Français sont les moins recherchés des négociateurs
européens.
Avant de tenter d'expliquer ce palmarès d'impopularité
apparemment détenu par l'homme d'affaires français,
nous rappelerons quelques bases communes à toute une gamme
de situations de négociation, et notamment :
- quels sont les critères d'une négociation
réussie ?
- qu'est-ce que le pouvoir dans la négociation ?
- quels sont les risques à prendre dans une négociation
?
- quels sont les principaux pièges à éviter
?
Nous poursuivrons par l'évocation des aspects spécifiques
de la négociation
"à la française" directement liés
aux notions du pouvoir et de la prise de risque.pour terminer
par quelques suggestions pratiques des attitudes à adopter,
ou au contraire à éviter, face aux interlocuteurs
des cultures différentes de la nôtre.
Cette dernière partie, consacrée plus spécifiquement
à l'aspect inter-culturel de la négociation est tirée
de nombreuses expériences des "voyageurs d'affaires"
: d'une part celles des Français avec des étrangers,
d'autre part celle des étrangers avec des hommes d'affaires
et des fonctionnaires français.
Chapitre 1
Critères de réussite, le pouvoir,
les risques à prendre, les pièges à éviter
Quels sont les critères d'une négociation réussie
?
L'art de la négociation, dit-on,
consiste à permettre à l'autre de faire ce que nous
souhaiterions qu'il fasse. On ne peut pas être plus loin,
par conséquent, on ne peut plus loin des notions communement
associées avec la négociation, telles que "amener
à ", "convaincre" ou même "vaincre".
Une négociation réussie c'est aussi une négociation
qui remplit deux conditions essentielles : d'une part elle aboutit
à un accord jugé comme satisfaisant par les deux parties
et, d'autre part, elle facilite d'éventuelles négociations
à venir.
En effet, un des critères du succès
d'une négociation est que chacun doit avoir envie de renégocier
avec l'autre dans l'avenir. Non pour vaincre l'autre ou se venger
de lui, mais parce qu'ils ont trouvé leur négociation
non seulement utile mais aussi agréable et stimulante. La
qualité de la relation entre les deux parties est tout autant
importante dans le cas où la négociation aboutit à
un accord que dans le cas où il n'y aurait pas accord. Car,
dans la plupart des négociation commerciales ou professionnelles,
qui par définition se déroulent en plusieurs étapes
et sur une certaine durée parfois longue, c'est précisément
l'aspect relationnel qui déterminera le choix du fournisseur
(ou du partenaire d'une manière générale) parmi
tous ceux dont les solutions techniques ou les conditions financières
sont sensiblement les mêmes. Le fait de ne pas pouvoir conclure
une affaire aujourd'hui ne devrait en aucun cas compromettre d'éventuels
accords futurs.
Prenons ce jeune patron du restaurant /bar,
ouvert récemment à proximité d'un grand lycée
dans un de beaux quartiers de Paris : les groupes de lycéens
ont vite fait de commencer à envahir ce sympathique bistro
à longueur de journée, consommant peu et pour peu
cher, et ne présentant pour le propriétaire, dans
l'immédiat, qu'un intérêt très limité.
Au contraire, ils ont pris l'habitude de venir à l'heure
du déjeuner, après (ou avant) la cantine de l'école,
occupant les tables destinées aux clients qui, eux, déjeunaient.
La situation était délicate, car les lycéens,
en tant qu' "habitués" se sentaient un droit à
un traitement privilégié, c'est-à-dire aux
consommations des express en jouant aux tarots à n'importe
quelle heure de la journée, tandis que, pour le restaurateur
l'heure du déjeuner représentait un investissement
majeur (un chef cuisinier venait pour le déjeuner et le dîner)
et, potentiellement, une grande partie de son chiffre d'affaires.
Il a décidé de jouer la carte de la franchise avec
sa jeune clientèle, désargentée mais fidèle
et, à terme, prometteuse. Il leur a parlé de la satisfaction
qu'il ressentait à voir son bistro considéré
comme "une annexe" du lycée, de l'importance qu'il
attachait aux bonnes relations entre lui, ses deux serveurs et les
différents groupes de lycéens et, en même temps,
de l'enjeu que représentait pour son commerce le nombre des
clients venant déjeuner. Tout cela ayant été
parfaitement compris par les lycéens, une règle du
jeu a pu être élaborée, concernant la non occupation
des tables à l'heure du déjeuner, sauf ....... pour
déjeuner. Par contre le bar et une table à proximité
(pour les joueurs de cartes) leur restaient réservés
à toute heure de la journée satisfaisant ainsi les
intérêts de tous, et consolidant encore davantage l'excellente
relation existante entre les deux parties.
R.Fisher(1) consacre un chapitre entier
aux risques qu'on court à confondre l'objet de la négociation
avec la relation personnelle entre deux parties. Ainsi, le fait
d'être "dur" et intransigeant quand il s'agit de
défendre nos intérêts dans la négociation,
de ne pas céder à la pression de l'autre en faisant
des concessions susceptibles de conduire à un accord qui
serait défavorable, n'empêche en rien de manifester
un comportement plein d'égards voire d'empathie pour la personne
de votre interlocuteur. Se montrer amical, coopératif, soucieux
de son bien être et surtout, surtout, vraiment désireux
de négocier valorise l'autre et facilite ainsi les accords
à venir ,même si, dans la négociation en cours
un accord n'est pas possible.
Manifester clairement le désir de négocier est même
plus appréciable dans le cas où on n'en a pas de besoin
immédiat. En effet, vouloir négocier avec quelqu'un
(nouer une relation d'affaires, l'avoir pour client...) n'implique
en rien de liens de dépendance, ni de position de faiblesse
par rapport à lui.
Une entreprise florissante peut continuer à très bien
marcher sans vous comme client, et tout faire pour vous avoir quand
même comme client . C'est là que l'on voit véritablement
la qualité du service; tel un hôtel très côté
qui, bien que ne disposant pas de chambre à vous louer tard
dans la soirée, vous propose de faire la recherche de chambre
à votre place et vous offre un verre au bar. L'expérience
montre qu'une telle "négociation", à l'impact
potentiellement négatif, si bien menée du point de
vue relationnel, ouvre la voie à de futures négociations
excellentes pour le "business".
(1) Roger Fisher, William Ury, Comment réussir
une négociation, Seuil 1981
Qu'est-ce que le pouvoir dans la négociation ?
La notion de pouvoir revient souvent quand
on parle de négociations difficiles. "C'est celui qui
a le pouvoir qui gagne" ou "Est-ce que ma manière
de négocier compte vraiment si l'autre partie a plus de pouvoir
?". La notion de pouvoir n'est pas statique : le pouvoir résulte
d'une interaction entre deux personnes ou deux systèmes,
inévitablement complexes, il est fluctuant et largement imprévisible.
"Qui a le pouvoir, la mère ou le bébé
? Celui qui passe le premier par la porte ou celui qui laisse passer
?" demande Watzlawick.(2) Dans une négociation où
il y a une possibilité d'aboutir à un accord, la manière
de négocier déterminera si, d'une part, on aboutit
ou non et, d'autre part, si l'accord conclu est très bon
ou simplement satisfaisant. Et, contrairement à l'opinion
communément partagée, c'est dans le cas où
l'autre partie semble detenir tous les atouts, que votre manière
de négocier sera déterminante.
Votre habilité à faire réagir
quelqu'un (l'exemple de la mère et du bébé,
d'un client lésé face à une grande banque multi-nationale,
d'un modeste salarié municipal face au puissant maire d'une
grande ville, des frères Tang, hommes d'affaires français
reconnus comme leaders de la communauté chinoise en France
face au gouvernement chinois) déterminera notre pouvoir dans
une situation donnée.
La bonne relation, le respect ou la confiance qu'on inspire à
l'autre partie, si puissants soit-ils, représente notre pouvoir
dans la négociation. Faire sentir à l'autre qu'il
compte pour nous et que nous avons investi de notre temps pour lui
augmente également notre pouvoir dans une négociation.
Dale Carnegie conseille à ses lecteurs dans son célèbre
classique "Comment se faire des amis et influencer les gens"
de traiter chaque personne qu'ils rencontrent au cours d'une journée
donnée comme la plus importante du monde*.
Une partie importante de mon pouvoir dans
la négociation réside aussi dans la maîtrisede
mon propre comportement. En effet, si je ne peux que rarement prétendre
contrôler le comportement de l'autre partie, je peux, par
contre, contrôler le mien. Ne pas réagir à l'agressivité
avec agressivité et ainsi prévenir une escalade contraire
à mes intérêts, décider de ne pas répondre
du tac au tac à la provocation - c'est aussi le pouvoir.(4)
Le pouvoir c'est aussi, paradoxalement,
ne pas avoir seul l'autorité de conclure un accord.
A première vue, on pourrait penser qu'une négociation
est plus facile quand les personnes qui y participent sont habilitées
à la conclure elles-mêmes. En fait, tout négociateur
qui entre dans le débat avec le pouvoir de trancher se retrouve
en position de faiblesse.
* Il est intéressant de constater
que ce genre d'approche est souvent rejetée en France avec
une certaine gêne comme irréaliste et naïve. Il
n'est pas surprenant par conséquent que c'est précisément
le plus souvent en France de tous les pays de la CEE que les différents
acteurs sociaux, publics et privés, s'accusent mutuellement
du mépris, de l'indifférence et de "red tape".
Nous reprendrons ce point dans la 3è partie de cet article.
(2 Conférence de Paul Watzlawick organisée
par MCS en 1992 à Paris.
(3) Dale Carnegie, Comment faire des amis et influencer les gens".
(4) Nous renvoyons toute personne intéressée par cette
approche contre-intuitive de la négociation à l'excellent
ouvrage de W. Ury, Getting Past No, Negotiating with Difficult People,
Century Business 1991.
Car, si vous disposez de cette autorité,
votre interlocuteur sait qu'il ne doit convaincre que vous. Il a
moins d'efforts à fournir pour vous satisfaire. L'affaire
est conclue dès que vous avez donné votre accord.
Il n'en est pas de même avec une personne qui doit en référer
à une autorité supérieure. Quand vous devez
obtenir l'accord de votre patron, du conseil d'administration, des
associés ou même de votre conjoint, l'autre négociateur
se donne alors beaucoup plus de mal pour vous convaincre. Il sait
qu'il doit vous séduire sans réserves pour que vous
éprouviez à votre tour l'envie de convaincre votre
conseil d'administration ou les autres.
Il va, dans son propre intérêt, vous fournir des arguments
pour convaincre celui qui détient ou partage avec vous le
pouvoir de conclure.
Chemin faisant, il modifiera ses exigeances et ses conditions s'il
comprend que même si vous êtes prêt à les
accepter, les autres risquent de les trouver inacceptables. Cela
désamorce également l'esprit de compétition,
car au lieu de vous "combattre", il doit faire de vous
un allié afin que vous acceptiez d'être son "messager"
auprès du décisionnaire final. C'est la raison pour
laquelle certains négociateurs expérimentés
ne revendiquent jamais le fait d'être les seuls à avoir
l'autorité pour conclure. Ainsi ils peuvent mieux résister
à la pression de l'autre partie et réduisent le risque
de la détérioration de la relation dans le cas de
non-accord.
(" Ce sont les autres qui n'en ont pas voulu, moi j'étais
pour. On réussira à les convaincre la prochaine fois").
L'information est également une source
importante de pouvoir. Connaître les échéances,
les priorités et les intérêts de l'autre partie
nous rend beaucoup plus forts, car il ne faut pas oublier que, dans
un grand nombre de négociations, chaque camp s'imagine être
dans une position de faiblesse par rapport à l'autre, pour
la bonne raison que lui seul sait ce qu'il risque de perdre, mais
ignore ce que l'autre a mis en jeu.
Connaître les contraintes de temps de l'adversaire est, par
exemple, un des moyens les plus efficaces pour obtenir les conditions
les plus favorables pour nous par un jeu de concessions, d'options
et de compensations de dernière minute.
En 1968, lors des pourparlers de paix entre les Etats Unis, première
puissance mondiale, et le Vietnam du Nord, petit pays pauvre, déchiré
par la guerre, la délégation vietnamienne a utilisé
ses renseignements sur les enjeux et les échéances
électorales américaines pour obtenir d'étonnantes
concessions sur les points essentiels de l'accord de paix signé
3 jours avant les élections. Dans une analyse postérieure
très critique de son propre camp au cours de cette négociation,
Averell Harriman(le mari décédé du dernier
Ambassadeur des Etats Unis à Paris, Mme Pamela Harriman)
chargé de la négociation de la part du président
sortant Lyndon Johnson (contre Richard Nixon qui se présentait)
décrit la grande différence entre les s américains
et les vietnamiens dans leur rapport au temps. Les pourparlers ayant
lieu dans des endroits tenus secrets dans la région parisienne,
l'administration américaine lui a retenu une suite à
la semaine à l'hôtel Crillon, place de la Concorde.
La délégation vietnamienne, par contre, dès
le départ, avait loué un pavillon dans les Yvelines
pour deux ans et demi . Ce qui lui a permis de passer les premières
semaines de la négociation à n'aborder que les questions
d'étiquette et afficher une attitude intraitable concernant
certaines dispositions secondaires, même si symboliquement
importantes, telles que la forme que devait avoir la table de négociation.
En sachant mettre à profit les renseignements qu'elle possédait,
elle a ainsi réussi à renverser le rapport de force
"objectivement" à son désavantage. Le pouvoir
a changé de côté.
Il est certain que quelques semaines plus tard, après les
élections, le rapport de forces aurait été
entièrement différent.
Le temps est, par conséquent, un
des facteurs à la fois les plus importants et les plus fluctuants
dans la négociation, tour à tour point faible ou atout.
Tout comme la valeur de certains services a l'air de baisser très
vite après qu'ils ont été fournis et les circonstances
ont changé ou sont revenues à la normale. Les commissions
payées à un intermédiaire nous paraissent abusivement
élévées une fois la vente conclue (8% ou 28.000
EUR de commission sur la somme de 350.000 EUR obtenue pour la vente
de votre appartement par l'agence immobilière du quartier,
pour l'avoir eu sur ses listes pendant 2 mois et l'avoir fait visiter
à 4 personnes), tout comme les prix d'une intervention de
plombier (96 EUR pour 10 minutes d'intervention!) après avoir
rétabli le bon fonctionnement de notre salle d'eau.
Dans une situation donnée, certaines données neutres
par ailleurs peuvent devenir des atouts. C'est à nous de
bien nous en servir au moment le plus propice.
Un de mes amis, consultant en négociation, en rentrant à
Paris après une intervention à Rome, a décidé
d'obtenir qu'Air France surclasse son billet pour pouvoir voyager
en première. Il considérait avoir une bonne raison
de demander ce surclassement : le vol qu'il devait prendre avait
été annulé et on l'avait transféré
sur un vol plus tardif. Du coup, il n'arriverait chez lui que très
tard, et il était très fatigué. Il considérait
qu'il avait besoin d'un repas chaud et de confort supplémentaire.
Il savait que le personnel au sol serait plus souple s'il étaient
pressé par le temps.
Il a donc exposé son cas au comptoir,
une demi heure avant le décollage, pendant que la queue de
passagers, pour la plupart italiens et français, fatigués
et impatients, s'allongeait derrière lui. Finalement, il
a dit à l'employée qui le servait:
"Je sais que votre chef de service serait d'accord. Pouvez-vous
voir avec lui ce que vous pouvez faire pour moi ?"
S'il avait dit : "Je veux parler à votre chef de service",
il aurait pu la vexer ou même paraître agressif. Elle
risquait d'aller voir son chef de service et lui dire : "Ca
vous ennuie de venir expliquer à ce type qu'il n'aura pas
de billet de première s'il ne le paie pas?", et il n'aurait
rien obtenu du tout.
Alors qu'il l'a mise de son côté en formulant sa demande
de cette manière. Elle a probablement dit à son chef
quelque chose comme : "Est-ce que ça pose un problème
si je donne un billet de première à ce type ? Il bloque
toute la queue." Ce dernier n'avait probablement aucune envie
de quitter ce havre de paix, son bureau, et de se retrouver face
à une queue de voyageurs fatigués et furieux. Par
conséquent mon ami n'a eu aucun mal à obtenir son
billet.
On est rarement seul à récolter
des renseignements. Les autres le font également avant et
pendant la négociation. On doit donc déterminer avant
la négociation ce qu'on est prêt à révéler
sur ses intérêts, conditions et contraintes. Notre
seule obligation est de ne pas donner à l'autre partie toute
l'information concernant notre contrainte de temps, c'est-à-
dire l'urgence que représente pour nous l'accord à
conclure ("Je ne dispose que de 48 heures pour trouver une
maison de vacances sur la côte pour ma famille de sept personnes
au mois d'août" ) ainsi que la contrainte du budget ,
c'est-à-dire la somme maximum ou minimum dont nous disposons
ou que nous demandons (" Nous avons un budget de 7.000 EUR").
Il est certain qu'en dévoilant entièrement nos contraintes
et possibilités, nous nous exposons à payer le prix
fort, l'autre partie prenant avantage, légitimement, des
conditions favorables que nous lui avons nous-mêmes apportées
sur le plateau.
Par conséquent n'oublions pas, quand nous partageons l'information,
le pouvoir de la réserve mentale ou de la réticence.
En effet, je ne mens pas dans la négociation, mais je ne
me sens pas non plus obligé de tout dire.
On peut, par contre, augmenter son pouvoir dans une négociation
en laissant entendre qu'on a le choix entre plusieurs solutions
et qu'on n'a pas vraiment besoin de conclure l'affaire tout de suite.
C'est pourqoi il est très utile de rassembler autant de renseignements
que possible sur chaque fournisseur ou client potentiel, puis sélectionner
le meilleur de ce que chacun a à offrir pour mettre au point
un contrat. Une connaissance approfondie des options nous permettra
d'évoquer le spectre de la concurrence auquel nos interlocuteurs,
tout comme nous, sont particulièrement sensibles. Au moment
de demander des contreparties supplémentaires, il est toujours
utile de pouvoir dire "Vous savez, X m'a promis une livraison
à 30 jours et une remise de 30%, et Y une excellente garantie....sur
une période deux fois plus longue que celle que vous m'offrez".
L'information nous permet de conclure des
contrats qui nous satisferont car ils auront été forgés
au prix de beaucoup de réflexion et de préparation.
De tels contrats ne tombent pas à l'eau aisément.
Après la signature, les deux parties apprécient en
général l'effort accompli. Le recueil de l'information
est une tâche difficile qui prend du temps et dont on ne soulignera
jamais assez l'importance. Information égale pouvoir.
Par ailleurs, la loi de Pareto (80% de la
richesse concentrée dans les mains de 20% de la population)
semble jouer pour d'autres domaines. Des études faites sur
les affaires, l'éducation et la négociation montrent
qu'elle s'y applique aussi : 80% des marchés conclus par
une équipe de vente sont le fait de 20% des vendeurs. La
recherche britannique suggère que dans les écoles
primaires et les lycées, 80% des problèmes viennent
de 20% des élèves.
Dans les négociations, 80% des concessions
seront faites dans les 20% de temps précédant la fin
de la transaction. Si les demandes sont formulées trop tôt,
aucun camp n'est prêt à céder et la transaction
toute entière peut capoter. A l'inverse, les demandes supplémentaires
ou les problèmes qui apparaissent dans les 20% de temps restant
aux négociateurs sont plus facilement pris en compte.
Le facteur temps présente un autre
aspect. Le temps dévolu à une négociation est
récompensé par les contacts qu'on noue. A condition
de n'avoir pas négligé l'aspect relationnel de la
négociation, un sentiment de camaraderie, l'impression d'être
"embarqué sur le même bateau" se font jour.
Après avoir longuement négocié, aucun des deux
camps n'a envie d'abandonner la partie : ou plutôt ne pas
l'abandonner pour de bon. Avoir réussi à développer
une bonne relation avec l'autre partie est également une
source de pouvoir.
L'écrit en est une autre. L'impact
du mot écrit est très fort. Les gens ont tendance
à prendre au sérieux ce qu'ils lisent, alors qu'ils
ne croient pas tout ce qu'ils entendent. La parole est suspecte
ou oubliée dès que ses vibrations se sont évanouies,
alors qu'il y a une permanence du mot écrit, et par conséquent,
une plus grande confiance en lui. Une liste de prix ou un réglement
imprimé ont un tout autre impact et commandent un tout autre
respect que les mêmes communiqués oralement.
Depuis que la règle concernant l'obligation de libérer
la chambre avant 13 heures est affichée sur le petit écriteau
dans la chambre et à la réception, les hôtels
n'ont que très rarement à la rappeler.
Avant que cette pratique des notes affichées ne se soit répandue,
des retards à quitter les chambres constituaient un problème
majeur et partagé par un grand nombre d'hôtels.
De même, on a bien moins tendance à remettre en question
un prix imprimé sur une étiquette attachée
à l'article qui nous intéresse, ou exposé sur
une liste des prix à la caisse, qu'un prix qu'on nous annonce
oralement. Plutôt que de prendre au sérieux nous interpréterons
ce dernier comme un point de départ d'une discussion-marchandage.
D'une manière générale
le cadrage, c'est-à-dire la manière de présenter
une information ou une proposition aura souvent un impact sur la
décision. Prenons l'exemple d'une réduction de 25
EUR d'une part sur une montre de 250 EUR et d'autre part sur un
magnétoscope de 550 EUR.
Même si, du point de vue purement rationnel, l'économie
de 25 EUR que nous faisons reste la même, il est certain que
c'est seulement dans le premier cas qu'elle nous paraîtra
véritablement significative. Nous considérerons que
les 25 EUR dans le premier cas "vaudront plus" que les
mêmes 25 EUR dans le deuxième.
Ainsi une très forte réduction
(ou une forte augmentation) sur un prix très élevé
(ou sur un salaire très bas) aura plus d'impact qu'une réduction
limitée sur un prix raisonnable (ou sur un salaire moyen)*
C'est par conséquence lors de la
préparation que la décision sur la forme et la manière
de présenter notre proposition devrait être prise.
Car l'impact de ce cadrage sur notre interlocuteur déterminera
également le poids que nous aurons dans la négociation.
* De même, l'expérience montre qu'une majorité
des gens accepteront mieux de payer un prix fort pour le même
article dans un endroit luxueux que dans un endroit modeste ou médiocre.
Ainsi, hélas, nous offrirons les cadeaux plus chers à
des personnes fortunées qu'à des personnes modestes,
même parmi nos amis..
Quels sont les risques à prendre dans
une négociation ?
La prise de risque n'est pas un trait stable
de la personnalité. Ainsi les personnes les plus intrépides
dans une situation donnée peuvent chercher à éviter
le moindre risque dans une autre situation. Un analyste financier
prudent et conservateur peut prendre de gros risques sur le plan
personnel et sentimental, un grand passionné des jeux de
hasard peut prendre de grandes précautions sur le plan de
sa santé.
Là, également, la manière de présenter
une option jouera un rôle prépondérant dans
la prise de risque du décideur. D'une manière générale,
la recherche et la pratique suggèrent que les gens auront
tendance à éviter le risque afin de gagner un avantage
supplémentaire, et de prendre des risques afin de ne pas
perdre un avantage acquis. Cela est particulièrement vrai
dans le cas où on ne maîtrise pas les événements
ou les changements à venir. C'est pourquoi il nous arrive
de penser que, dans beaucoup de négociations, les gens font
des choix irrationnels. Pourtant, si nous allons au-delà
de cette première impression, nous constatons souvent que
ce n'est pas leur comportement qui est irrationnel mais que leur
perception des risques à prendre par rapport aux enjeux a
changé. Lors des grèves qui ont paralysé la
France en novembre et décembre 1995 par exemple, bien plus
nombreux étaient ceux prêts à prendre des risques
considérables pour défendre "les acquis sociaux"
(la Sécurité Sociale, par exemple) que ceux prêts
à faire durer la grève pour obtenir un gain de salaire
ou une amélioration des conditions de travail.
La manière dont les options et les
alternatives sont présentées et perçues aura
un grand impact sur le processus de la négociation. On se
résignera à accepter les conditions proposées
par l'autre partie si on ne souhaite pas courir le risque de rupture
de la négociation. On exigera les concessions des adversaires
si on est prêt à prendre le risque que l'autre partie
préfère rompre plutôt que céder. Que
l'accord proposé nous apparaisse comme une perte ou un gain
par rapport à un statut quo déterminera notre acceptation
ou notre rejet de cet accord - même si les options identiques
nous sont proposées dans les deux cas.
Considérons, à titre d'exemple, le cas suivant. Un
salarié négociant une augmentation liée à
un changement de fonctions aura une série de références
objectives et subjectives, telles que :
i) sa rémunération actuelle
ii) la proposition initiale de son employeur
iii) le minimum qu'il est prêt à accepter
iv) son hypothèse concernant le maximum que l'employeur serait
prêt à payer
v) l'augmentation qu'il a demandée initialement
En fonction de la référence
choisie, il va naviguer entre la perte et le gain : ainsi, un modeste
gain par rapport à sa rémunération actuelle
(i) sera perçu comme une perte comparée à l'augmentation
qu'il aurait voulu avoir (iv ou v).
On constate que les négociateurs
qui prennent moins de risques dans la négociation concluent
dans l'ensemble plus de transactions et ont une profitabilité
globale supérieure. Ce sont donc ceux qui ont tendance à
percevoir les accords en termes de gain (un "plus" par
rapport à maintenant). Par contre, leur gain moyen par transaction
est inférieur à celui des négociateurs qui
ont tendence à prendre plus de risques et tendent à
percevoir les accords proposés en termes de pertes (un manque
par rapport à l'accord souhaité).
Ainsi le proverbe "qui risque plus
a plus" ne s'applique pas à la négociation dans
son ensemble. Par conséquent, la manière de présenter
des enjeux est particulièrement importante pour déterminer
la stratégie de négociation : formuler sa proposition
en termes des gains potentiels pour l'autre partie les rendra plus
prêts à d'éventuelles concessions. On peut également
mettre l'accent d'une part sur les risques propres à toute
situation des négociations et d'autre part sur la certitude
des gains personnifié par l'accord proposé.
Un autre constat particulièrement intéressant pour
la pratique de la négociation et confirmé par nos
expériences est que, dans l'ensemble et à pouvoir
égal, les acheteurs ont des performances nettement meilleures
que les vendeurs. Comment l'expliquer ? La présentation des
enjeux en termes des gains entraîne une diminution dans la
prise de risque. Ainsi, le fait même d'être acheteur
ou vendeur, nous met dans un cadre naturel soit d'une acquisition
pour l'acheteur (entraînant une diminution dans la prise de
risque), soit d'une perte pour le vendeur (entraînant une
augmentation dans la prise de risque).(6). Ainsi, si nous nous trouvons
dans la situation des vendeurs (des biens ou des services) nous
avons intérêt à être conscients des risques
démesurés que nous serons tentés de prendre,
pour atteindre les objectifs souvent trop ambitieux que nous nous
sommes fixés. Ceci est étroitement lié à
un autre phénomène inconscient, celui de la survalorisation
(the endowment effect) par le vendeur.
En effet, pour qu'une transaction entre un acheteur et un vendeur
aboutisse, il faut que l'acheteur soit prêt à payer
au moins le prix minimum acceptable par le vendeur. Et s'il est
vrai que, la valeur "objective" d'un objet (service) est
dans la plupart des cas déterminée par un critère
ou un tiers objectif (le marché immobilier ou du travail
par exemple), il est tout aussi vrai que sans en être tout
à fait conscient, le vendeur sur-évalue presque toujours
l'objet (ou le service) qu'il vend en y ajoutant la valeur de son
attachement affectif. Le marché immobilier en est une bonne
illustration, où les prix initiaux des maisons mises en vente
par les particuliers dépassent de plus de 30% les prix de
celles mises en vente par des agences spécialisées.
Le phénomène de survalorisation affective et largement
inconsciente par le vendeur intervient même avec des objets
affectivement neutres, comme il transparaît de certaines situations-tests.
Une série d'expériences menées par l'auteur
de l'article entre 1993 et 1995 avec un groupe d'étudiants
de l'IEP a confirmé que les résultats de la recherche
américaine et britannique sont tout aussi probants à
Paris, France*.
A titre d'exemple, une des expériences consistait à
diviser un groupe de 30 à 45 personnes en 3 sous-groupes.
Devant un tiers des participants (des "vendeurs") nous
avons placé un objet neutre, un bloc-notes fantaisie. Nous
leur avons dit que cet objet était à eux à
partir de maintenant, et qu'ils avaient la possibilité soit
de le vendre si le prix leur convenait soit de le garder et de l'amener
chez eux. On leur a également fourni une liste des prix,
allant de 0,30 EUR à 10 EUR (voir le tableau 1à la
page suivante). On leur a donné une minute pour consulter
la liste des prix et apporter leur réponse.
(6) A toute personne intéressée
par la notion de la prise de risque dans la négociation ,
nous recommandons comme référence Negotiating Rationally,
par Max H.Bazerman & Margaret A.Neale, Free Press, 1992
* Précision jugée utile pour
éviter toute confusion avec cet autre Paris dans leTexas!
Tableau 1
Pour chaque prix spécifié ci-dessous, indiquez si
vous préférez vendre votre bloc-notes fantaisie pour
ce prix ou de le garder pour vous-même.
Si le prix est 0,30 EUR, je préfère
vendre le bloc-notes fantaisie ; ____ je préfère le
garder ;____
Si le prix est 0,45 EUR, je préfère vendre le bloc-notes
fantaisie ; ____ je préfère le garder ;____
..................................................................................
.....................................................
Si le prix est 7,00 EUR, je préfère vendre le bloc-notes
fantaisie ; ____ je préfère le garder ;____
Si le prix est 7,50 EUR, je préfère vendre le bloc-notes
fantaisie ; ____ je préfère le garder ;____
Si le prix est 8,00 EUR, je préfère vendre le bloc-notes
fantaisie ; ____ je préfère le garder ;____
Si le prix est 8,50 EUR, je préfère vendre le bloc-notes
fantaisie ; ____ je préfère le garder ;____
..................................................................................
.....................................................
Si le prix est 8,00 EUR, je préfère vendre le bloc-notes
fantaisie ; ____ je préfère le garder ;____
Si le prix est 8,50 EUR, je préfère vendre le bloc-notes
fantaisie ; ____ je préfère le garder ;____
Si le prix est 9,00 EUR, je préfère vendre le bloc-notes
fantaisie ; ____ je préfère le garder ;____
Si le prix est 9,50 EUR, je préfère vendre le bloc-notes
fantaisie ; ____ je préfère le garder ;____
...................................................................................
....................................................
Si le prix est 15,00 EUR, je préfère vendre le bloc-notes
fantaisie ; ____ je préfère le garder ;____
Si le prix est 15,50 EUR, je préfère vendre le bloc-notes
fantaisie ; ____ je préfère le garder ;____
Si le prix est 16,00 EUR, je préfère vendre le bloc-notes
fantaisie ; ____ je préfère le garder ;____
Si le prix est 16,50 EUR, je préfère vendre le bloc-notes
fantaisie ; ____ je préfère le garder ;____
A un autre tiers du groupe (les "acheteurs") nous avons
annoncé qu'ils allaient recevoir une somme d'argent qu'ils
étaient libres soit de dépenser pour acheter le bloc
notes fantaisie soit de garder. On leur a fourni une liste des prix
identique à celle des "vendeurs" et on leur a demandé
de décider à partir de quel prix il préféreraient
garder l'argent plutôt que d'acheter le bloc-notes fantaisie
ou la tasse.
Au dernier tiers du groupe (ceux qui avaient
le libre choix) nous avons fourni la liste des prix en leur indiquant
qu'ils avaient l'option soit de recevoir le bloc-notes soit recevoir
une somme d'argent comprise entre les valeurs de 0,30 EUR et 25
EUR.
On a assuré les trois groupes que leurs réponses n'influenceraient
d'aucune manière ni le prix déjà fixé
de l'objet en question ni la somme d'argent qu'on allait leur donner.
Sur les trois années où cette expérience-test
a été conduite, les résultats étaient
sensiblement les mêmes. Pour l'objet en question le prix moyen
choisi par les vendeurs tournait autour de 18 EUR, celui des acheteurs
autour de 2,00 EUR et celui des libres choix autour de 2,50 EUR.
Il est intéressant de constater que la valeur attribuée
aux objets en question était sensiblement la même chez
les acheteurs et les libres arbitres.
Par contre, le fait même d'avoir été propriétaires
d'un bloc notes ou d'une tasse ne fût-ce que pendant quelques
minutes, a pratiquement triplé leur valeur pour les vendeurs.
Le simple fait que ces objets leur avaient appartenu, à leurs
yeux ajoutait de la valeur. Les vendeurs se sont apparemment "attachés"
à leur bloc-notes et cet attachement se traduisait par une
forte augmentation du prix. Après avoir "possédé"
un objet, le fait de ne plus en être propriétaire était
ressenti comme une perte et sauf à obtenir un fort dédommagement
pour cette perte, ils préféraient garder l'objet pour
eux-mêmes plutôt que de le "brader".
D'une manière générale les choses se passent
comme si, du moment où un objet m'appartient, sa valeur augmente,
par le fait même de m'appartenir. En être privé
sera vécu comme une perte qui doit être récompensée
par un prix fort.
Reconnaître la réalité
et l'aspect inconscient de ce phénomène permet d'éviter
un comportement inefficace et facilite le processus de la négociation
aussi bien pour le vendeur que pour l'acheteur. Nous y reviendrons
dans la dernière partie de notre réflexion.
Quels sont les principaux pièges à
éviter ?
Défendre sa position au lieu de ses intérêts
Les positions sont rarement conciliables : entre la demande d'une
augmentation de votre rémunération de 7,5% à
partir du premier janvier et la contre-proposition de votre employeur
de ne vous augmenter que de 3% et cela à partir du 1 juillet,
la négociation risque de prendre la forme d'un marchandage,
d'une épreuve de force qui peut durer longtemps et se terminer
par le fait que l'un ou l'autre doive "céder".Vous
cèderez, si aucune autre offre d'emploi, équivalente
ou meilleure, ne vous permet de partir en claquant la porte. Votre
employeur cèdera s'il a vraiment besoin de vous et ne peut
se permettre de vous perdre à présent .
Par ailleurs les deux parties pourraient avoir de bonnes raisons
"objectives" justifiant les positions respectives (telle,
pour votre employeur, une marge bénéficiaire de l'entreprise
particulièrement médiocre cette année ou, pour
vous, votre besoin de vous mettre au même niveau de rémunération
que vos collègues afin de rattraper le retard initial au
moment de l'embauche ). Que ce soit vous qui cédiez ou que
ce soit votre employeur, cet accord forcé aura nécessairement
un impact négatif sur toute relation future entre vous, que
cela vous paraisse important aujourd'hui ou pas. Le risque de mal
évaluer l'importance de cet impact négatif futur est
d'autant plus grand si les deux parties n'ont pas les mêmes
conceptions de "ce qui se fait et se qui ne se fait pas",
comme c'est fréquemment le cas entre les négociateurs
des cultures différentes.
Prenons un exemple réel qui nous a
été rapporté: depuis 3 ans, un jeune cadre,
adjoint du directeur d'une agence bancaire, a demandé une
promotion au poste du directeur d'agence, assortie d'une augmentation
de 10% de sa rémunération annuelle. Son employeur
a d'abord refusé de lui donner satisfaction sur ces points,
en tout cas pour l'année à venir.
Comment sortir de cette guerre de positions afin d'éviter
une épreuve des forces néfaste pour la qualité
des relations futures ? Dans le cas cité au-dessus, l'employeur
(une banque britannique) en la personne du Directeur des Ressources
Humaines pour l'Europe, soucieux de retenir un cadre français
dont la réputation, renseignements pris, a été
excellente, a essayé de comprendre quel était l'intérêt
derrière sa position, en l'occurrence la revendication d'une
promotion. Lors d'un entretien auquel il l'a convoqué, il
a demandé au jeune adjoint les raisons de sa demande de promotion
au poste du directeur d'agence. "Depuis trois ans que je suis
adjoint, j'ai eu le temps de faire le tour du poste, je n'ai plus
rien à apprendre. J'ai 34 ans et pour continuer à
évoluer dans ma carrière à la banque j'ai besoin
d'élargir mes responsabilités et que cela soit reconnu
comme une progression."
Le DRH, auteur d'une récente charte de mobilité des
cadres de la banque en question, n'a pu que constater que la demande
de son collaborateur français était formulée
pratiquement dans les termes qu'il a utilisés lui-même
pour parler de l'enjeu majeur que représentait pour la banque
la mobilité de ses cadres qui "devaient travailler activement
à leur propre progression professionnelle pour s'assurer
d'une évolution régulière de carrière".
Cette prise de conscience de l'identité d'intérêts
du cadre et de la banque lui a permis tout d'abord de l'exprimer
exactement en ces termes auprès de celui-ci, rendant sa demande
légitime et sortant ainsi d'une situation de confrontation
conflictuelle. Il a confirmé néanmoins la difficulté
réelle de lui trouver à court ou à moyen terme
un poste disponible du directeur d'agence. Il lui a proposé
enfin de le revoir 15 jours plus tard ce qui lui laissait le temps
de recherche d'une solution. A leur deuxième entretien, le
DRH a confirmé qu'il n'existait pas à court terme
de postes disponibles de directeur d'agence dans sa région
ou même en France. "Mais" , a-t-il dit, "nous
réfléchissions depuis peu au poste de coordinateur
régional pour la France au niveau du siège à
Londres, poste dont le poids serait plus ou moins égal à
celui de directeur d'une agence. Puisque vous souhaitez élargir
votre expérience, nous pensions que ce poste pourrait vous
convenir".
Après quelques jours de réflexion de la part du jeune
cadre, l'accord dans ce sens a été conclu, avec l'assurance
de la part du DRH que la mission à Londres ne devait pas
dépasser 3 ans et que la candidature au poste du directeur
d'agence dans sa région serait prioritaire. Une fois l'accord
formalisé par écrit, le futur coordinateur a avoué
qu'il était sur le point d'accepter, à regret, l'offre
d'une autre banque tant il avait redouté une épreuve
de force avec sa hiérarchie qui tournerait à son désavantage.
Si la solution trouvée peut paraître "normale"
et même "banale" au lecteur non averti, ceux parmi
nous qui connaissent la pratique quotidienne de la gestion de carrière
de cadres dans nos entreprises apprécieront d'une part le
processus qui a mené à trouver cette option enrichissante
pour les deux parties, d'autre part la cohérence, oh combien
rare, entre un discours de stratégie générale
et sa mise en œuvre sur le terrain.
L'escalade irrationnelle
Conséquence d'une guerre de positions
où il y a nécessairement un gagnant et un perdant,
le désir de "gagner" aboutit à une escalade
dans la compétitivité irrationnelle. Paradoxalement,
c'est le plus souvent le gagnant qui perd. En effet, ce sont dans
une large majorité des acquéreurs qui perdent de l'argent
: des sociétés cibles (rachetées) sont plutôt
bénéficiaires dans ces transactions.
Dans les féroces batailles concurrentielles auxquelles se
livrent périodiquement les grandes multinationales (Pepsi
versus Coke, Polaroid versus Kodak, lignes aériennes entre
elles, chaînes de télévision, etc...) l'escalade
irrationnelle conduit à des surcoûts énormes
(dû à la publicité principalement) et à
des baisses de prix à des niveaux qui nuisent à la
branche toute entière (ventes à perte) sans bénéficier
à aucun des concurrents, chacun continuant à détenir
sensiblement les mêmes parts de marché.(7)
L'escalade irrationnelle peut être
définie comme une poursuite obstinée d'une tactique
adoptée dans le passé sans tenir compte des changements
du contexte ou des données du problème. Elle est souvent
due au refus par un négociateur/décisionnaire de la
notion d'investissement à fonds perdus, investissement qui
ne peut plus être recouvert et qui ne doit pas influencer
les décisions présentes et futures. Tandis qu'au contraire,
nous ne devrions prendre en compte que les coûts et les gains
à venir comme critères de décision et comme
principes d'action.
Nombreux sont nos dirigeants qui n'échappent pas au piège
qui consiste à allouer des ressources à une cause
perdue afin de justifier une décision passée dont
le bien fondé est en train d'être démenti. Les
exemples en sont nombreux, qu'il s'agisse d'investissements financiers
(CFF, GIAT Industries, déploiement international du Crédit
Lyonnais) ou de management. Tel ce manager qui aura la tendance
à sur-évaluer le potentiel et les performances du
collaborateur qu'il a embauché lui-même afin de justifier,
involontairement, son choix. Intuitivement il ne prendra en compte
que l'information qui confirme sa décision initiale et cela
(fréquemment ) pendant une période étonnement
longue.
Nous aurions tout intérêt à être conscients
de ce risque (réel) qui ne peut être réduit
que par une recherche active des critères objectifs, comme
un autre avis, impartial et bien informé, sur une situation
ou une personne donnée.
Ce qui, pourtant, pourrait nous détourner de notre décision"rationnelle"
de prendre uniquement en compte des coûts et des gains à
venir (plutôt que de nos investissements passés), c'est
le paradoxe de l'opinion publique. En effet, dans un grand nombre
de situations professionnelles on risque d'être le plus souvent
récompensé pour la reconduction de certaines mauvaises
décisions passées. Ce comportement, objectivement
irrationnel, est perçu comme étant cohérent
et fiable. Cela est particulièrement vrai pour les hommes
politiques, pour qui tout changement d'avis, indépendamment
des raisons et des circonstances, est à haut risque.
Un comportement trop compétitif ou trop coopératif
dans la négociation
Dans une négociation chacun cherche
à promouvoir ses propres intérêts, ce qui fait
de nous des concurrents. En même temps, les parties, afin
de conclure, sont bien obligées de trouver une zone commune
d'intérêt (un accord possible et désirable pour
les deux parties) et donc de coopérer. Ces deux éléments,
la coopération et la compétition, sont présents
dans toutes les négociations, intimement mélés
et inséparables. Cette tension entre le comportement coopératif
(pour créer de la valeur ajoutée pour les deux parties)
et compétitif (pour obtenir des avantages individuels) est
au centre de chaque négociation et détermine tout
choix tactique et stratégique.
Le négociateur risque à tout moment de tomber dans
un des deux pièges : soit procéder à des offres
uniques "à prendre ou à laisser" (position
"dure" sur l'objet de la négociation et sur la
personne, exiger des concessions pour préserver la relation)
mettant ainsi l'autre partie sur la défensive avec le risque
d'une rupture, créant des conditions défavorables
pour les éventuelles négociations futures ; soit,
sous pression, consentir à des concessions en série
sur l'objet de la négociation pour préserver la relation
"à tout prix", allant ainsi directement à
l'encontre de ses propres intérêts tout en se forgeant
une réputation de "faible", qui risque de desservir
plus tard. Dans le cas où l'on force, c'est -à-dire
de gagner (unilatéralement) comme dans celui où l'on
cède, c'est-à-dire de perdre, la qualité de
la relation finit par se déteriorer.
(7) Des nombreux exemples du phénomène de l'escalade
irrationnelle entre les multinationales peuvent être trouvés
dans Max H.Bazerman & Margaret A.Neale, Negotiating Rationally,
Free Press, 1992.
Dans le premier cas, celui de la négociation
"dure" où le comportement compétitif l'emporte,
nous aurons tendance, afin de nous protéger, à dévoiler
aussi peu que possible nos contraintes, besoins et intérêts.
Et c'est ainsi, en retenant toute information personnelle pertinente
que l'on rate les meilleurs accords mutuellement satisfaisants.
Par contre, dans la négociation où le comportement
coopératif l'emporte, nous auronsn tendance, afin de conclure
à tout prix, à mettre prioritairement l'accent sur
les besoins et les intérêts de l'autre partie, de donner
trop d'informations sur nos propres limites et contraintes. Et c'est
ainsi, en ne nous préoccupant pas assez de nos intérêts,
que nous concluons des accords qui nous sont défavorables,
ou, du moins, qui nous laissent une impression désagréable
de nous "être fait avoir".
Ainsi, le fondateur du Centre Européen
de Négociation, Michel Ghazal (8) définit 4 styles
extrêmes de négociation, largement déterminés
par la personnalité même du négociateur.
1 - Le compétitif agressif. Il révendique
la satisfaction de ses intérêts sans se soucier du
reste et cherche à obtenir en force quelque chose pour rien.
2.- Le compétitif efficace. Il réclame
la satisfaction de ses intérêts mais, si l'autre reste
ferme, il accepte de prendre en compte ses intérêts
et accepte de coopérer.
3.- Le coopératif assertif. Il commence
par explorer les moyens d'agrandir le gâteau par la coopération
et les options innovantes, puis va le partager sans s'oublier (ne
se sacrifie pas).
4.- Le coopératif soumis. Il va d'abord
agrandir le gâteau mais fera preuve de naïveté
et se laissera exploiter pour préserver la relation.
"L'efficacité en négociation
, dit-il, ne dépend pas du style adopté mais de la
stratégie déployée au sein de ces deux grandes
familles (compétitive versus coopérative)....La question
n'est pas d'opter invariablement pour un style coopératif
ou un style combatif" mais "d'exploiter ses atouts et
d'être vigilant quant à ses propres tendances à
"se laisser avoir" ou à enliser la négociation".
Dans l'ensemble, les hommes d'affaires français
semblent plus portés sur l'alternative : forcer ou céder
que sur des techniques de négociation entre ces deux extrêmes:
ils ont une grande difficulté à gérer la tension
entre la satisfaction de leurs intérêts sans se préoccuper
des intérêts de l'autre, et la croyance naïve
qu'il suffit de préserver les intérêts de l'autre
et la bonne relation personnelle pour que se crée une réciprocité
de la prise en compte de nos propres intérêts.
La vraie négociation pourtant est un va et vient constant
entre ces deux pôles (compétitif et coopératif)
et un jeu d'options et de compensations par lequel on peut aboutir
à des accords judicieux pour les deux parties sans compromettre
la qualité des relations personnelles, si importantes pour
d'éventuelles relations ultérieures.
(8) Michel Ghazal, Réussir vos négociation, Memento
du Centre Européen de la Négociation, 1995.
Chapitre 2
Quelques aspects spécifiques de la
négociation à la française.
A la question qui nous est fréquemment
posée, à savoir : y a-t-il des spécificités
culturelles et locales significatives dans la manière de
négocier, et plus particulièrement des hommes d'affaires
des différents pays, la réponse est un grand et incontestable
"OUI".
En effet, les déterminants culturels des hommes d'affaires
ont un très grand impact sur ce qui est perçu comme
règles du jeu, comme les choses à dire ou à
cacher, comme les initiatives à prendre ou à refuser
dans une relation professionnelle. Dans cette véritable mosaïque
de styles nationaux, régionaux et/ou ethniques, comment caractériser
la négociation à la française ? Pourquoi les
Français occupent-ils cette dernière place, citée
au tout début de notre article, dans les préférences
des hommes d'affaires européens ?
Nous proposons de nous servir de cette hypothétique dernière
place comme d'un point de départ de l'examen des attitudes
et des comportements d'affaires en jeu dans ce manque apparent d'ouverture
des Français aux contacts internationaux.
Cet examen se limite aux situations professionnelles et aux relations
d'affaires, car (et cela constitue une autre spécificité)
les Français adoptent dans leurs contacts privés et
amicaux des attitudes diamétralement opposées à
celles qu'ils préfèrent ou se croient obligés
d'adopter dans leurs contacts professionnels. Ce qui est loin d'être
le cas chez la plupart de nos voisins européens ainsi que
chez des hommes d'affaires américains.
Fondements culturels de la difficulté
à négocier à l'étranger
La pression du temps
Pour le négociateur français
le temps semble rarement être un atout, si on en juge par
des dizaines de cas de négociations qu'on nous apporte lors
de nos séminaires* ou par nos propres constats lors de l'exercice
de nos fonctions chez nos employeurs respectifs**.
Dès le début d'une négotiation, les cadres
et hommes d'affaires français sont pressés d'en finir,
pressés par nature et par leurs sociétés. Cela
est frappant quand on les voit négocier avec les étrangers
et, d'autant plus, s'ils négocient à l'étranger.
Les commerciaux français partent pour leur première
mission ("de reconnaissance" dirait-on ailleurs....) avec
l'impression d'avoir pratiquement le contrat en poche. L'investissement
en temps de préparation, en temps et en frais de déplacement,
en temps de ré-ajustement du tir après une première
vérification des hypothèses de départ.... cet
investissement-là est trop souvent formidablement sous-estimé.
Cela est généralement dû, d'une part à
la méconnaissance des difficultés réelles qu'ils
faudra résoudre avant de pouvoir conclure et d'autre part
à l'impact négatif possible sur les décideurs
dans le cas où la durée réelle et le coût
réel de la négociation à mener était
connu dès le départ. On appréhende d'essuyer
un refus avant même d'avoir tenté sa chance et on ne
présente à sa hiérarchie que des informations
qui nous aideront à la convaincre.
* En plus de 20 ans d'interventions auprès
des grandes entreprises et des PME, le Centre Européen de
Négociation a touché plus de 30 000 cadres en France.
Ceci est une précision et non pas une page publicitaire.
** Dans mon propre cas Thomson-CSF dans les
années 80 et la Caisse des Dépôts et Consignations
depuis.
Ainsi, il nous est arrivé de prendre
connaissance de plans d'action commerciale (dont un, récemment,
en Chine à propos de partenaires "faciles"!) où
l'entreprise en question a prévu au maximum 3 à 4
missions sur 6 mois pour conclure un contrat où les enjeux
financiers allaient se compter en millions de francs.
La pression de la hiérarchie au cours de la négociation
joue également un rôle important et souvent néfaste.
Des attentes irréalistes font qu'après une 3è
mission à l'étranger le commercial d'une PME, s'il
revient les poches vides, (ce qui à ce stade là est
souvent le cas), se heurte à des reproches, des ricanements
et des insinuations à peine voilées :
"Quelle vie de château ! Hôtel 4 étoiles,
piscine.. ...je comprends que tu ne sois pas pressé de conclure!"
ou "Bientôt ça ne vaudra plus la peine, vos notes
de frais dépasseront la minable marge qu'on aurait éventuellement
pu avoir sur votre affaire".
Ou encore, une fois le contrat signé, les deux parties en
viennent à découvrir que contrairement à ce
qu'elles pensaient, elles n'étaient pas d'accord sur les
termes exacts. Ou encore qu'une des parties, dont le consentement
était essentiel pour que l'accord puisse être appliqué,
n'a même pas été prévenue du contenu
des changements à venir, sans parler de véritable
consultation (l'année 1995 et 1996 en France en est, hélas,
une excellente illustration).
Il arrive que d'autres considérations (politiques, économiques..)
soient en jeu dans cette furieuse précipitation visant à
mettre tout le monde devant un fait accompli.
Néanmoins, dans notre expérience des négociations
commerciales en France, c'est la simple pression du temps qui est
le plus souvent à la base de contrats dont l'application
ne survient que des mois ou des années après la signature.
Et il n'est pas rare qu'un accord ne soit jamais appliqué,
étant jugé un ou deux ans plus tard, inapplicable.
Annulé, abrogé, l'une des parties poursuivant l'autre
dans la presse ou même devant les Tribunaux pour dommages
et intérêts dus au non respect du contrat.*
Dans les négociations avec les étrangers, cet "état
permanent de guerre contre le temps" dessert les négociateurs
français de plusieurs manières. Tout d'abord, les
négociateurs "pressés" sont par la force
des choses plus vulnérables que ceux qui peuvent prendre
leur temps pour conclure,
(cf. p.3 et 4).
On peut fortement redouter les concessions que le directeur commercial
de la PME citée plus haut, à l'origine des pourparlers
avec les Chinois, se sentira obligé de "lâcher"
lors de la 4è mission (dont sa hiérarchie a espéré
ne plus avoir besoin).
Entre le choix de tâcher de :
• convaincre que l'affaire est sur la bonne voie à
condition de multiplier les missions et les contacts avec les Chinois
pendant encore plusieurs mois voire ans,
• le désaveu de sa recommandation initiale à
lancer sa société dans cette coûteuse affaire,
suivi de son abandon pur et simple
• et le retour avec un accord de principe quitte à
revoir certaines clauses par la suite, la tentation de tout faire
pour que cette dernière solution soit possible est forte.
*Plusieurs exemples du domaine audio-visuel français pourraient
être cités, commençant par la privatisation
de France 5 en 1985 dont l'aboutissement légal n'a eu lieu
qu'en août 1996, et terminant par l'accord avorté avec
Daewoo en janvier 1997.
Comparons maintenant ce schéma, que de nombreux lecteurs
ont sans doute reconnu, à un autre, qui celui-là ne
sera reconnu que par ceux qui ont eu l'occasion de négocier
des contrats avec des délégations (jamais un individu
seul) japonaises.*
Les premiers contacts avec les délégations japonaises
(dont la composition n'a rien d'évident pour un observateur
non averti) sont vécus comme une expérience profondément
frustrante par les Français. En effet, disent-ils, les Japonais
freinent la négociation, en revenant sur les points sur lesquels
tout le monde s'était déjà mis d'accord, en
exigeant plusieurs fois les mêmes explications et en répétant
les mêmes exposés,... bref, pour des raisons qui ne
sont connues que d'eux-mêmes, ils mettent des bâtons
dans les roues.
Si l'enjeu est assez important pour que cette inexplicable mauvaise
foi japonaise ne décourage pas les décideurs français
et si de nouvelles séries de négociations voient le
jour, l'avis des négociateurs français change du tout
au tout. En effet, dès que la démarche de la délégation
japonaise est comprise, tout soupçon de "mauvaise foi"
ou de "mauvaise volonté", s'évanouit.
Parmi les membres de la délégation japonaise il y
a en règle générale un "grand" patron
(un seul), puis plusieurs cadres moyens, spécialistes dans
leurs domaines respectifs et enfin un personnage discret qui ne
participe jamais à la négociation mais qui passe son
temps à prendre des notes. Le soir, après une journée
de pourparlers, la délégation japonaise se rencontre
pour une deuxième longue séance de travail : c'est
là, que le preneur des notes lit toutes les questions posées
par les Japonais et par les Français, ainsi que toutes les
réponses que les deux parties ont fournies.
C'est à cette occasion que les membres de la délégation,
se trouvant entre eux, se sentent libres d'admettre qu'ils n'ont
pas compris certaines réponses des Français ou certaines
de leurs questions, ce qui a fait que leurs propres réponses
risquaient d'être incomplètes, trompeuses ou simplement
décalées. Il leur aurait été, par contre,
impossible d'admettre publiquement devant les étrangers de
n'avoir pas compris, d'autant plus que les négociations se
passent le plus souvent en anglais, une langue étrangère
pour tous.
C'est pourquoi les hochements de tête, les sourires et les
"yes, yes" émis pendant la journée ne signifient
nullement le message interprété par les interlocuteurs
européens non avertis comme un acquiescement sur des progrès
accomplis. Ils peuvent plutôt être comparé à
des échanges de genre : "Ca va ?" et "Ca va
bien, merci et vous ?" que, d'après la tradition, deux
Français (de même que deux Britanniques) même
moribonds auront entre eux.
C'est aussi pourquoi le lendemain, quand la délégation
japonaise commence par le retour sur des points que la délégation
française pensait avoir bien établis et dépassés,
l'impression de "mauvaise foi" et "mauvaise volonté"
se fait sentir.
Ce n'est qu'après un certain nombre de négociations
et le constat que dans le cas où un accord a pu être
trouvé, il était applicable pratiquement de suite
car tout a été vu, prévu et vérifié,
que l'exaspération initiale cède la place à
l'appréciation d'une méthode avant tout fiable, même
si elle a été laborieuse et, dans l'ensemble, susceptible
de faire gagner du temps.
* Sur plusieurs années nous avons recueilli un grand nombre
des témoignages des entreprises françaises (Cogema,
Indosuez, Elf Aquitaine...) qui tous confirment l'application à
la lettre de cette manière de négocier par leurs interlocuteurs
japonais.
Le fondement institutionnel de l'initiative
et de la prise de risque vers l'étranger
Bien que fiable et applicable rapidement,
le processus de négociation "à la japonaise",
comme tout autre processus de négociation efficace risque
d'être long et de représenter un investissement considérable.
C'est cet investissement-là, dont le coût peut neutraliser
le cas échéant une bonne partie des bénéfices
des premières années qui ne sera accepté dans
le contexte français que si l'Etat en assume la responsabilité.
Il suffit de comparer le nombre et la nature des investissements
britanniques ou allemands en Extrême Orient ou dans les pays
de l'Europe de l'Est avec ceux de la France. Ce sont des PME ou
même souvent des particuliers qui sont responsables d'une
très grande majorité des investissements britanniques
et allemands : l'initiative et la prise de risque est fortement
individuelle chez nos voisins. Une grande partie des investissements
français sont, d'une part, proportionnellement bien moins
nombreux que les investissements allemands, britanniques ou même
italiens et, d'autre part, dépendent plus ou moins directement
de l'Etat. L'entreprise française à l'étranger
est parrainée par l'Etat ou, au mieux, par de grosses sociétés
(Peugeot, Danone...depuis peu), le businessman français suivant
des accords d'Etat à Etat ou de grosses sociétés
à Etat.
En France nombre de patrons des PME qui
acceptent, en toute connaissance de cause, d'investir dans de longues
négociations à l'issue incertaine, puis de risquer
leurs propres fonds dans une joint venture qui peut prendre plusieurs
années avant de commencer à rapporter des bénéfices
se comptent, apparemment, en quelques centaines, comparé
à plusieurs milliers en GB et en Allemagne.
Cette dichotomie entre le traitement de l'argent public et de l'argent
personnel existe bien évidemment partout : qu'elle existe
d'une manière extrême en France où (si notre
réputation correspond à la réalité)
on n'ose prendre des risques qu'avec des deniers de l'Etat rend
un bien mauvais service à l'ensemble d'hommes d'affaires
français qui agissent pour leur propre compte.
Le reproche souvent adressé à l'ensemble de businessmen
français de "vouloir qu'on leur apporte tout sur un
plateau" s'adresse à ceux , nombreux, qui exigent comme
condition préalable à toute intervention à
l'étranger, des garanties (en termes de sécurité
et de délais) du retour sur l'investissement supérieurs
à ceux pratiqués en France. Nous sommes ici en présence
d'un comportement paradoxal : la réticence (souvent justifiée)
à prendre des risques financiers sur un marché étranger
conduit les hommes d'affaires français à prendre,
par contre, de grands risques stratégiques lors du processus
de la négociation. D'une part, en sur-évaluant la
valeur réelle de leurs produits ou prestations (piège
courant dont doivent se méfier les "vendeurs",
voir la discussion p.7), d'autre part en négligeant de quantifier
et de valoriser les gains potentiels de leurs partenaires étrangers
à chacun des tournants que prend la négociation. La
présentation des gains doit être faite en termes assez
motivants pour que le spectre de la rupture apparaisse comme la
pire des alternatives entraînant des pertes significatives.
A titre d'exemple, prenons l'exemple du secteur de l'assurance en
Chine, marché gigantesque à moyen et à long
terme. Depuis le début des années 80, plus de 70 compagnies
d'assurance étrangères y ont ouvert leurs bureaux
de représentation. Dû, entre autres, au manque de législation
chinoise en ce domaine, aucune des sociétés étrangères
présentes n'a à ce jour commencé à vendre
le moindre contrat d'assurance, sans parler de faire des bénéfices.
Leur présence, que les Chinois considèrent comme une
condition normale et nécessaire à l'octroi, le cas
échéant, des licences, est un investissement lourd
et à long terme.
Bien que tardivement, car seulement entre 1992 et 1994, trois sociétés
d'assurance françaises sont également arrivées
en Chine, Depuis, pour deux entre elles, leur présence à
Shanghai est remise en cause au moins une fois par an en interne,
car le coût du maintien des bureaux de représentation
est élevé, le retard pris par rapport aux sociétés
américaines et japonaises constitue un grave handicap et
le cadre légal n'a toujours pas été mis en
place par le gouvernement chinois. De plus, les tensions vécues
par les responsables français de ces agences par rapports
à leurs concurrents américains ou japonais sont plus
nombreuses. En effet, une très grande partie de leur énergie
est consacrée à une justification quasi permanente
de leur présence en Chine auprès de leur hiérarchie
en France ainsi qu'à l'élaboration d'un argumentaire
qui leur permettrait de sauter des étapes dans cette longue
liste d'attente auprès des autorités chinoises. Cette
remise en cause permanente de l'utilité de leur présence
ainsi que les lourdeurs administratives locales contribuent à
créer un sentiment d'exaspération qui, hélas,
se manifeste fréquemment par des attitudes accusatrices et
agacées envers les autorités chinoises, ressenties
comme injustifiées et agressives par ces dernières.
D'autant plus, que de nombreux interlocuteurs chinois se plaignent,
de leur part, du manque des propositions "concrètes"
de la part des businessmen français. La meilleure manière
de présenter les enjeux est celle qui motive le plus l'autre
partie, ce qui présuppose la capacité de se mettre
à la place de l'autre (voir la discussion dans le chapitre
suivant) et de disposer des informations quant à ses intérêts
et à ses besoins. Une des sociétés étrangères
les mieux implantées en Asie a utilisé la stratégie
commerciale suivante. Dès le départ, ils présentaient
les conséquences chiffrées des retards dans le lancement
de l'activité souhaitée, en termes de perte pour leur
interlocuteur.
"D'après le contrat que nous
proposons, sur chaque véhicule sorti de l'usine, les autorités
locales percevront une taxe de 12% de son prix de vente. Sur 10
ans et avec une moyenne de production de x véhicules par
an, les taxes prélevées seront de l'ordre de y millions
de yuans. Ainsi, chaque année de retard dans le lancement
de la production coûte le gouvernement local z millions de
yuans. Sans compter les rémunérations de mille cinq
cents ouvriers et ingénieurs que nous vous proposons d'embaucher
à partir de l'année n."
Ainsi, la pression du temps subie par une
des parties peut devenir un intérêt partagé
et contribuer à la facilitation plutôt qu'à
la détérioration de la relation. Au lieu des accusations
suivies de contre-accusations ou de comportements d'évitement
(traduits par l'impossibilité de rencontrer les décideurs
locaux) la stratégie de la constante mise en avant des gains
ou, inversement, des pertes de l'autre partie mobilise bien mieux
les intelligences et les responsabilités locales. Même
dans un contexte des lourdeurs administratives cela est plus prometteur
pour la qualité des négociations futures que des confrontations
de volontés suivies de concessions forcées ou de ruptures...
Difficulté à se mettre à la place des autres
"On a les défauts de ses qualités", - connue
de longue date, cette expression s'applique particulièrement
bien à un autre trait national français, à
savoir la facilité de parole. Parmi nos voisins anglais ou
allemaniques, ou même d'autres francophones, les Français
ont la réputation méritée d'être "beaux
parleurs" (aussi bien "fins et spirituels" que "sachant
parler pour ne rien dire") et d'avoir une grande vivacité
d'esprit. Dans la pratique, cela se manifeste par des échanges
et des réactions extrêmement rapides où sont
privilégiés l'esprit de repartie* et la satisfaction
d'avoir eu le dernier mot.
Tout cela contribue au fait que, d'après de nombreux témoignages
formels et surtout informels d'étrangers, les Français
sont très appréciés dans des situations d'échanges
culturels ou de loisirs avec leurs égaux, ce qui est après
tout normal, nos amis (français et étrangers) venant
le plus souvent du même milieu que nous. Dans ce contexte
privé, les Français sont souvent décrits comme
généreux, attentionnés et loyaux, tout en ayant
besoin à tout âge de considérablement plus de
temps pour développer une relation d'amitié que beaucoup
d'autres nationalités et/ou représentant d'autres
cultures**. Cependant, du moment où des liens d'amitié
sont noués (un des signes explicites de reconnaissance d'un
lien d'amitié en France étant traditionnellement une
invitation à la maison), il s'agit d'une relation durable
et sur laquelle on peut compter.
Le revers de la médaille est que
dans un contexte d'échanges professionnels avec les étrangers,
il arrive fréquemment que toutes ces qualités de rapidité,
de vivacité et de "parole facile" aient paradoxalement
un impact négatif sur la négociation. Car, tandis
qu'elles valorisent celui qui fait preuve de ces belles qualités,
elles risquent de faire sentir à l'interlocuteur étranger
qu'il est nettement moins doué, lourdaud et vaguement "foolish"
comme l'a décrit un voyageur d'affaires anglais. On apprécie
bien rarement les situations où quelqu'un d'autre a brillé
à nos dépens. Ni les situations dans lesquelles on
se sent mal à l'aise car les choses ont l'air d'aller trop
vite, où personne ne prend en compte ce que nous disons sur
nos besoins et nos intérêts et où, de surcroît,
on révendique comme un dû un traitement préférentiel
et des efforts bien au-delà de ceux consentis aux autres
interlocuteurs.
Assurément bien peu nombreux sont ceux qui se reconnaîtront
dans ce pastiche de l'homme d'affaires français négociant
à l'étranger. Et pourtant, c'est exactement le tableau
qu'on nous peint ou que nous pourrions peindre nous-mêmes
à la suite de nombreuses actions de formation et de conseil
auprès de sociétés multi-nationales où
on voit fréquemment travailler ensemble les cadres de différentes
nationalités.
* Le récent film français "Ridicule"
en donne une bonne représentation.
** Par rapport au temps plus ou moins long nécessaire à
établir une relation personnelle, on constate que les Américains
sont cités fréquemment comme se trouvant à
l'autre extrême par rapport aux Français, à
savoir ils manifestent une "amitié" instantanée
et désintéressée en temps réel, qui
cependant n'implique aucune suite dans la durée.
Prenons un exemple réel : un stage
de négociation pour une grande société américaine
qui, depuis les années cinquante, a decentralisé toute
son activité européenne. Par conséquent, ses
9 bureaux en Europe (Paris, Londres, Francfort, Hambourg, La Haye,
Bruxelles, Zûrich, Rome, Athènes) sont dirigés
par des nationaux, avec une coordination bi-annuelle assurée
par roulement par chaque bureau et une lointaine bien que régulière
présence des envoyés du siège de Chicago. Les
cadres dirigeants des bureaux européens se rencontrent une
fois par semestre lors de réunions de 3 ou 4 jours organisées
par la coordination du moment à des endroits dits "de
prestige". En règle générale, une partie
des 3 jours est consacrée aux affaires internes, une autre
à des interventions d'experts dans les différents
domaines, dont le management.
Notre intervention a eu lieu lors d'une
des rencontres semestrielles et a duré quatre jours. Les
trois premiers dans la région parisienne (à Chantilly
- cela a de l'importance) tandis que la quatrième, six mois
plus tard, à Londres. C'est au bout du deuxième jour
qu'un véritable clash entre nationalités a eu lieu,
comme c'est d'ailleurs le cas dans beaucoup d'autres séminaires
trans-culturels de négociation où la franchise dans
les échanges et le feed back entre les participants sont
encouragés. Ici, comme dans d'autres cas, ce sont les Français
et les Anglais qui se sont affrontés le plus farouchement,
malgré le fait que, dans ce cas-là, ils se connaissaient
tous de longue date.
L'accusation la plus fréquente des Français contre
les Anglais, réitérée également cette
fois-ci, était :
• "On ne peut jamais vous faire confiance, vous êtes
des hypocrites".
Tandis que, d'après les Anglais,
leurs collègues Français étaient :
• "Arrogants, imbus d'eux-mêmes
et égocentriques. Il n'y en a que pour eux".
C'est au cours du troisième jour,
suite à des analyses détaillées du processus
de négociation qui ont eu lieu, que les uns et les autres
sont arrivés à la conclusion que les hostilités
du deuxième jour étaient peut-être l'effet sur
de malentendus ou en tout cas d'une interprétation totalement
différente des comportements en jeu.
A titre d'exemple, les Anglais étaient jugés comme
"hypocrites" car ils exprimaient leur désaccord
de telle manière ("Je ne suis pas tout à fait
convaincu", ou "J'ai bien peur que cela ne soit un peu
difficile" ou encore "D'accord, on en reparle quand vous
voulez") que leurs interlocuteurs français en tiraient
soit de faux espoirs soit des conclusions tout à fait optimistes,
même si elles étaient infondées. Ainsi, quand
les Anglais, finalement, concluaient un accord avec un autre partenaire
ou formulaient tout à coup des demandes des concessions supplémentaires
après avoir "presque donné leur accord",
leur indignation était grande et leur déception sincère.
"Mais", protestaient les Anglais quand on leur reprochait
d'être "two-faced", "nous étions parfaitement
clairs que nous n'étions pas d'accord. Nous avons dit que
"we were not quite sure"!. Et que "it may prove difficult"
et aussi "why dont we talk it over before deciding for good
?".
"Vous par contre," contre-attaquaient-ils,
"vous nous coupiez la parole pour ne parler que de vous, vous
rejettiez d'emblée toute proposition de notre part avant
que nous ayons le temps de vous expliquer pourquoi c'était
dans notre intérêt commun de procéder ainsi,
vous ne saviez que dire "Ah no" et "you don't understand"
et "I want you to listen to me" et "no, but".
Vous nous traitiez mal! ("you were so rude"!).
Le but de ces citations n'est pas de faire
de la linguistique comparée, mais d'indiquer à quel
point les bonnes intentions ne suffisent pas à prévenir
les malentendus résultants d'interprétations déterminées
par les spécificités culturelles et souvent même
par le milieu social dont viennent les protagonistes.
Nous ne pourrions pas, même si nous le souhaitions modifier
profondément notre manière "naturelle" d'agir
et de réagir, réflexe conditionné qui souvent
nous vient de très loin. De plus, c'est un comportement le
plus souvent conforme aux codes de conduite de notre pays, de notre
société et de notre milieu.
Nous pouvons, par contre, dans des situations professionnelles à
forts enjeux, prendre l'habitude de nous poser systématiquement
la question de l'impact de notre comportement sur l'autre partie
et anticiper sa réaction. Ainsi, dans le cas de négociation
avec les étrangers (comme avec les Anglais du cas cité
au-dessus), il suffira de se poser quelques règles très
simples pour éviter le risque de les offusquer ou de les
décourager ou qu'ils se tournent contre nous*, non pas par
le contenu de nos arguments, mais par la forme qu'ils prennent.
Dans ce cas précis, tout ce qui sera formulé comme
une négation ou une accusation directe risque très
fort d'être interprété comme une offense ou
une attitude méprisante car c'est uniquement avec l'intention
d'insulter qu'on exprimera, en anglais, son désaccord en
termes aussi forts.
Ainsi, la capacité de se mettre à
la place de l'autre afin de prévoir ses réactions
constitue un atout important et à la disposition de tous.
En France, cependant, on en fait peu de cas, même si les conséquences
de ce manque d'anticipation des réactions des autres ( "the
significant others") sont fréquemment dramatiques. Il
suffit de rappeler certaines récentes déclarations
publiques d'Alain Juppé au sujet de Thomson-CSF qui "ne
valait rien de plus qu'un franc symbolique" pour se rendre
compte qu'à condition de vouloir en faire une provocation
délibérée (ce qui paraît peu probable
vu le contexte) le premier ministre a omis entièrement de
se poser la question sur l'impact que cette déclaration aurait
sur l'opinion publique en général et sur les quelques
milliers de salariés de Thomson-CSF en particulier.
Dans d'autres cultures par contre, on s'entraîne à
se mettre à la place des autres très tôt dès
l'enfance. La première règle de politesse enseignée
aux petits Anglais est "Dont stare" ("to stare"
- "fixer des yeux") et on l'explique en disant "imagine
ce que la dame va sentir si tu la fixes comme ça").
En France, on demanderait plutôt à un enfant de dire
"bonjour à la dame", car sinon " elle va penser
que tu es mal élevé" ou "que tu ne sais
pas parler".
* Car toutes ces réactions de leur part vont directement
à l'encontre de nos intérêts si notre intérêt
est de conclure
L'impact de ces différences sur le
comportement quotidien social et professionnel est très grand.
Une anecdote récente en est une bonne illustration. A l'occasion
des fêtes de la fin d'année, en décembre 1996,
un ami français de l'auteur a participé en tant qu'invité
à une réception dans un club britannique, Standard
Athletic Club, qui existe en France depuis la fin du 19è
siècle et regroupe environ 1300 membres, essentiellement
des citoyens du Royaume Uni, établis de longue date ou travaillant
temporairement en France. La tradition veut que la fonction de Président
honoraire du Club soit occupée par l'Ambassadeur britannique
en France. Comme il y a eu un changement d'ambassadeur en 1996,
le nouvel ambassadeur, après avoir officiellement accepté
la fonction de Président honoraire du Club, a été
convié avec son épouse à venir, à titre
privé, au dîner de la mi-décembre, qui traditionnellement
joue aussi le rôle de lieu d'accueil et de rencontre pour
les nouveaux membres.
La soirée ayant commencé par un cocktail, les quelques
cent personnes présentes, dont l'ami français de l'auteur,
se trouvaient debout, un verre à la main, réparties
en petits groupes dans la grande salle de réception du Club.
Pendant ce temps-là, les deux vice-Présidents se tenaient
près de l'entrée afin d'accueillir l'Ambassadeur et
son épouse dès leur arrivée. Les conversations
en petits groupes allaient bon train, quand le groupe composé
des invités d'honneur ainsi que de leur escorte a fait son
entrée dans la salle de réception. Personne n'a bronché
et les conversations continuaient comme si de rien n'était.
"Voilà votre Ambassadeur" - a dit l'invité
français aux quatre ou cinq personnes dans le même
cercle que lui, se tournant vers le prestigieux groupe qui avançait
dans la foule sans que personne ne fasse la moindre attention à
eux, "chut, les voilà". A sa surprise, personne
n'a réagi et tout le monde a continué à parler
et à tourner le dos aux invités d'honneur, qui allaient
tranquillement à travers la salle de réception s'arrêtant
de temps en temps pour regarder un tableau que leur commentait l'un
des deux vice-présidents.
Intrigué, le Français a insisté mais, en guise
d'explications, il n'a obtenu qu'un laconique :
- " ils viennent à titre privé, voyons"
.
Et ce n'est qu'au moment du discours de bienvenue pour les nouveaux
membres, dont l'Ambassadeur et son épouse, que les compères
ont arrêté de parler entre eux et se sont tournés
vers le centre de la salle où se tenaient les vice-présidents
avec l'ambassadeur.
Il est certain que, dans le contexte français, l'accueil
initial que nous venons de décrire, c'est-à-dire une
indifférence ostentatoire de l'audience vis-à-vis
de l'invité d'honneur (les yeux détournés,
les conversations ininterrompues,...) serait vécue comme
une vexation préméditée ou une marque de mépris.
Et en effet, nombreux sont les témoignages que nous recevons
qui relatent des incidents de ce genre.
Tel ce grand patron français, lui aussi invité d'honneur
à la grande réception qui a suivi la remise des diplômes
d'une prestigieuse université de l'autre côté
de la Manche. Il a raconté par la suite comment cette expérience
lui a été pénible. D'abord, il a eu l'impression
de n'exister pour personne, à part le doyen qui l'accompagnait.
De plus, les cadeaux qu'il a remis aux trois meilleurs diplômés
de français à la suite d'un bref discours, n'ont pas
attiré la moindre attention et après un remerciement
tout ce qu'il y a de plus sommaire, ont été laissés
de côté sans que les bénéficiaires daignent
même les ouvrir.
Bien que par la suite il ait reçu de belles lettres de remerciement
de la part des trois personnes et de la part du doyen, il regrettait
particulièrement de n'avoir appris qu'a posteriori que dans
plusieurs pays européens, on n'ouvre jamais de cadeaux en
public et surtout pas en présence de celui qui l'offre.
L'avoir su lui aurait épargné un moment très
désagréable.
Règles implicites de conduite ou le
piège à estrangers
Pour en revenir au cas de la négociation
(citée à la p. 16) entre les cadres dirigeants de
différents bureaux européens d'une grande entreprise
américaine, un incident illustre bien la différence
de la perception de "ce qui se fait et ne se fait pas".
Le séminaire se passait à la fin du mois de juin dans
un beau château à côté de Chantilly, et
le hasard a voulu qu'exactement en même temps se déroulât
à Chantilly un championnat international de polo dans lequel
a participé, entre autres, l'équipe nationale de la
Grande Bretagne. Le directeur du bureau de Londres m'a prévenue
en tant qu'animatrice que deux personnes de son équipe de
cinq "devraient malheureusement s'absenter" les deux après-midi
où l'équipe britannique jouait. Mon manifeste manque
d'enthousiasme n'ayant entraîné que de profuses excuses
de sa part , un "I'm sorry but it just cant be helped"
et la promesse qu'il allait s'assurer personnellement qu'ils "rattrapent
tout" le soir, j'ai dû, bon gré mal gré,
accepter cet état de choses. La direction du bureau de Paris,
coordinateur au niveau européen cette année-là
et par conséquent organisateur et bailleur des fonds pour
les 4 jours à Chantilly, informée en même temps
que moi (le matin même du premier jour des championnats) semblait
surprise mais à part quelques plaisanteries classiques sur
le Prince Charles et les traditions britanniques elle n'a rien dit.
C'est seulement six mois plus tard, lors de la session organisée
et financée cette fois par le bureau de Londres (dont la
quatrième et dernière journée de notre séminaire)
que nous avons reparlé de l'absence autorisée par
leur hiérarchie de deux cadres britanniques. Cela a été
provoqué par le discours de bienvenue, le dimanche soir,
du directeur du bureau de Londres qui a déploré, en
termes plutôt vifs, le retard de quelques personnes qui ne
devaient arriver que le lundi matin. D'autant plus, a-t-il précisé,
que les chambres de l'hôtel 4 étoiles où nous
nous trouvions avaient été retenues et donc payées
à partir de ce soir-là, ainsi que le dîner d'accueil
qui nous attendait.
La tonalité critique de son annonce a provoqué des
réactions immédiates et hostiles de la plupart des
cadres présents dont plusieurs ont évoqué les
championnats de polo à Chantilly.
"Mais c'était différent !" s'exclama le
directeur du bureau de Londres, "d'abord c'était très
important d'apporter du soutien à notre équipe à
l'étranger, ensuite ce n'était pas pour des raisons
de convenance personnelle (personal convenience) et enfin, à
part peut-être Maya (l'animatrice), cela n'a contrarié
personne. Le bureau de Paris n'a rien dit".
L'explication qui a suivi a fait ressortir le fait que les organisateurs
français étaient apparemment "trop choqués"
pour réagir* et que leur manque de réaction (eux,
renommés pour leurs réactions si vives!) a été
compris comme un acquiescement ou au moins de l'indifférence.
"Si vous nous aviez dit que c'était contre les règles",
confirmait le responsable anglais, "nous aurions suivi vos
consignes. C'était vous les coordinateurs. Mais il n'y avait
que Maya, ce que j'avais d'ailleurs prévu, qui a fait des
réserves. Et je me suis engagé ("we had a contract")
à ce qu'ils rattrapent le soir. "
"Tandis que ce soir," a-t-il ajouté, "les
personnes absentes ne sont pas venues pour des raisons personnelles
et de plus ils ne respectent pas l'engagement de venir toujours
la veille des travaux pour commencer par une soirée informelle
" (a social evening).
Il est intéressant de constater que ce qui a choqué
les Français, à savoir privilégier une activité
"puérile" à une activité sérieuse
et professionnelle organisée et prévue de longue date
au
prix fort, a paru tout à fait légitime aux Anglais,
puisque ce n'était pas une question "de convenance personnelle"
et que cela ne violait pas le contrat ("les coordonateurs n'ont
rien dit").
Les "Pourquoi n'avez -vous donc rien dit?" de la part
des Anglais se heurte à "Puisque c'était entendu,
on n'avait même pas à en parler". La réitération
des règles du jeu, une pratique considérée
comme pesante et superflue en France, est utilisée couramment
ailleurs. L'exploration méticuleuse des termes d'un contrat
afin de s'assurer de l'applicabilité et du respect de toutes
ses clauses parait contradictoire avec cette logique de l'honneur
que met en avant Iribarne, car elle apparaît comme exagérément
méfiante. Et en effet, quand on reste "entre soi"
avec des valeurs, des traditions et un langage partagés on
se comprend bien en règle générale, même
d'un milieu social à un autre.
La formalisation des règles et des codes de conduite implicites
ne devient réellement nécessaire qu'à partir
du moment où elles ne sont plus respectées soit parce
qu'elles ne sont pas connues et/ou comprises, soit parce qu'elles
sont rejetées comme contraires à un code de conduite
personnel acquis plus tôt et ailleurs.
Le rôle de ces troubles-fêtes est souvent joué
par les "étrangers", que ce soit en France ou ailleurs
dans le monde. Dans la vie de tous les jours les exemples abondent.
En voici quelques uns.
Depuis plus de cent ans on respecte en Suisse le libre service des
journaux dans les rues. Les passants mettent 1.50 F suisse (équivalent
de 0,96EUR) dans une boîte prévue à cet effet
et se servent eux-mêmes du nombre d'exemplaires qu'ils ont
payés.
Basée sur la confiance cette pratique est répandue
dans toutes les villes, petites et grandes, de la Confédération,
en absence de tout contrôle. Sa seule remise en question a
eu lieu à Genève dans les années 60, avec l'arrivée
massive des étrangers pour qui ce manque de contrôle
signifiait une permission implicite de ne pas payer. Après
un débat public dans les journaux de l'époque, la
décision a été prise de faire un effort pédagogique
dans les écoles, ce qui a apparamment été efficace
car depuis, à part la publication occasionnelle dans la presse
des statistiques sommaires sur le nombre approximatif des exemplaires
"volées" (ce qui joue d'ailleurs le rôle
de réitération de la règle) la plupart des
grands quotidiens suisses continuent à être vendus
de cette manière. De nombreux étrangers qui continuent
à vivre en Suisse se sont apparemment appropriés cette
règle implicite de conduite au même titre que la population
helvétique locale.
C'est également à cause des
"étrangers" que certains cafés des quartiers
touristiques de Paris ont rompu avec la tradition uniquement française
de "faire confiance" en ne faisant payer les consommations,
même sur une terrasse noire du monde et par conséquent
impossible à contrôler, qu'au moment du départ
du client.
*Une analyse détaillée des
situations de ce genre figure dans l'ouvrage bien connu de Philippe
Iribarne "La logique de l'honneur", aux Editions du Seuil,
Paris,1989.
Ou encore, combien de fois un serveur français
ahuri, présentant le plateau de fromage à la fin du
repas à une table d'étrangers les entendait lui annoncer
qu'ils n'avaient plus faim mais, lui demandaient -ils d'"emballer
tous ces délicieux fromages pour qu'ils les emportent avec
eux " Convaincus qu'ils les avaient achetés en payant
pour le repas qu'ils venaient de terminer, ils considéraient
que leur demande était parfaitement légitime*.
Ou encore, l'exemple vécu par tous
ceux parmi nous à qui il arrive de dîner avec des amis
étrangers dans leur restaurant favori ; nos amis nous conseillent
de ne prendre que deux ou trois menus pour quatre personnes, car
"c'est tellement copieux, vous allez voir et le potage de toute
façon est à volonté, on pourra partager à
plusieurs". Leur expliquer qu'ils pourraient froisser le patron
en partageant à plusieurs le potage commandé pour
une personne et servi effectivement en grande soupière ne
convainc qu'à moitié car, demandent-ils, dans ce cas-là
pourquoi n'est-ce pas écrit ? *
Enfin, on connait d'innombrables expériences vécus
par ceux qui ont travaillé avec les étrangers, concernant
la différence de perception sur ce qui peut se faire ouvertement
et légitimement ou, au contraire, ce qui choque sur un lieu
de travail.
A titre personnel je citerai une filiale
de formation de Thomson-CSF dont la plupart des salariés
cadres étaient ingénieurs et formateurs et dans laquelle
j'ai travaillé pendant plusieurs années. Comme ses
prestations étaient en grande partie destinées aux
stagiaires étrangers, une proportion plus importante qu'ailleurs
d'ingénieurs étaient eux-mêmes d'origine ou
même de nationalité étrangère, entre
autres quelques personnes d' Europe de l'Est (dont moi-même
qui n'était pas ingénieur).
Il nous arrivait souvent à l'époque
d'avoir des cadences de travail exceptionnellement longues et intenses
avec quelques moments de repos bien mérité entre deux
sessions pratiques et/ou réunions.
Pendant cette heure ou demi-heure du temps libre il est arrivé
que, pour se détendre, un tel ou un autre de notre petit
groupe de "Slaves" se mette de bonne foi à lire
dans son bureau, vitré et ouvert à tous les regards,
un policier de série noire ou un journal.
En l'absence de message explicité, il nous a fallu un bon
nombre de messages implicites ( échanges de regards, sarcasmes
vagues..) avant de nous rendre compte que ce qui nous paraissait
parfaitement légitime était un comportement profondément
choquant pour nos collègues (et notre hiérarchie!)
français.
La règle "on ne lit pas de romans sur son lieu de travail,
même si on a terminé ce qu'on nous a demandé
de faire" a beau être implicite, elle est très
forte.et respectée par la plupart de ceux qui la connaissent.
Après l'avoir involontairement violée, une fois prévenus,
nous l'avons nous aussi, (bien qu'un peu à contre-cœur
si mes souvenirs sont bons...) adoptée et respectée,
aussi implicite et non formulée qu'elle reste encore aujourd'hui.
*Emporter le repas payé et consommé
en partie est une pratique courante dans plusieurs parties du globe,
dont l'Amérique du Nord, l'Australie et certains pays scandinaves.
Il suffit pourtant de quelques mois ou d'une autre visite à
Paris, pour qu'ils apprécient cette "générosité"
, avec les règles implicites de conduite qu'elle implique
et qu'ils ne réclament plus que tout, même les plaisirs
de table, soit régimenté et standardisé.
Quelques règles à respecter face aux interlocuteurs
étrangers
Il est évident qu'une grande majorité des règles
de base qui s'appliquent à la négociation en général,
s'appliquent également à la négociation avec
les étrangers. Plusieurs ouvrages que nous avons cités
plus tôt* fournissent une excellente bibliographie sur les
règles à suivre dans des situations de négociation
professionnelle et privée et nous encourageons nos lecteurs
à les consulter.
La spécificité de la négociation
avec les étrangers tient moins aux ethnocentricités
qui leur sont propres qu'à la manière dont ils vont
percevoir et vivre nos ethnocentricités à nous. Ainsi,
nous allons reprendre deux exemples d'attitudes caractéristiques
aux négociateurs français citées dans les pages
précédentes afin de suggérer quelques règles
pratiques pour prévenir ou au moins limiter les dégâts
causés par des malentendus, coûteux et souvent difficiles
à rattraper.
Anticiper l'impact du facteur temps sur la négociation
Si le délai dont nous disposons pour
conclure une affaire est réellement très limité,
il est indispensable de reconnaître d'emblée le facteur
temps comme un point faible de notre jeu et préparer notre
stratégie en conséquence.
Dans la plupart des cas, nous avons intérêt à
tout faire pour ne pas faire savoir à l'autre partie à
quel point nous sommes pressés de conclure. Par contre, parler
de leurs contraintes de temps.
- "Avec les prix immobiliers qui n'arrêtent pas de baisser
dans ce type de quartiers, vous avez intérêt à
vendre avant qu'ils ne touchent le plancher", ou au contraire
:
- "Avec les taux d'intérêt qui ne cessent de baisser,
vous avez intérêt à acheter avant que les investissements
mobiliers ne valent plus rien et que les prix de l'immobilier chez
nous remontent...."
Mieux nous connaîtrons le contexte de l'autre partie, leurs
urgences et priorités, les risques qu'ils prennent à
ne pas conclure ou à conclure avec un autre partenaire que
nous, mieux nous
réussirons à détourner leur attention de notre
point faible, à savoir l'urgence pour nous de conclure.
* R.Fisher et W.Ury, Comment réussir une négociation,
Seuil , 1981.
W.Ury, Comment négocier avec des gens difficiles, Seuil ,
1993.
M.Ghazal, Réussir vos négociations, Memento du Centre
Européen de Négociation, 1995.
M.H.Bazerman & M.A.Neale, Negotiating Rationally, Free Press,
1992.
Une récente négociation qui
nous a été rapportée en est une bonne illustration
.
A la suite d'un conflit suivi de rupture
entre Fiat et un de ses principaux fournisseurs italiens en housses,
un industriel français, patron d'une PME de 15 salariés,
le plus petit parmi trois sous-traitants d'un grand constructeur
automobile français, a été contacté
en urgence au printemps 1995 par un acheteur de Fiat. On lui proposait,
à des conditions financières qui lui convenaient,
un contrat de trois ans pour le type de housses qu'il fabriquait
, à condition qu'il s'engage contractuellement à en
fournir une quantité déterminée à des
échéances régulières dès la rentrée
suivante. Or, pour fournir la quantité en question il lui
aurait fallu tripler sa production du moment, ce qui, vu l'équipement
et le personnel de son usine ainsi que ses engagements envers son
client français lui était impossible.
Sachant ne disposer que d'un délai de réponse très
réduit avant que les autres sous-traitants européens,
plus grands, ne soient contactés à leur tour (il en
a été informé en premier grâce à
des liens professionnels amicaux avec un cadre technique de Fiat)
il a choisi de contacter un de ses confrères en ancienne
Allemagne de l'Est qu'il savait être en sous-charge de travail.
Il a tout d'abord mobilisé tous ses contacts professionnels
susceptibles d'obtenir des informations sur la société
allemande en question ainsi que sur le contexte légal et
financier européen. Au moment de contacter son homologue
allemand it détenait les informations concernant des périodes
de chômage technique passées et programmées
pour un avenir proche, les licenciements probables en vue, les principaux
contrats déjà signés ou perdus pour l'année
à venir ainsi que les montants et les conditions des subventions
des länder et de la Commission Européenne pour les projets
industriels franco-allemands.
La négociation a duré 7 heures reparties sur 2 jours,
dont la première partie a eu lieu par téléphone
et fax. A aucun moment pendant la négociation, l'industriel
français n'a fait état des délais extrêmement
courts dont il disposait pour trouver un partenaire. Au contraire,
il a mis l'accent sur les avantages à conclure à titre
expérimental un partenariat entre la société
allemande et sa petite PME.
Il a d'abord évoqué le contexte extrêmement
difficile de la sous-traitance automobile en ex- Allemagne de l'Est
et les difficultés récentes de son interlocuteur,
puis la possibilité d'obtenir, dans certaines conditions,
d'importantes subventions européennes ( il a communiqué
un exemplaire de la demande d'ouverture du dossier à son
interlocuteur allemand) et enfin l'atout que représentait
pour l'avenir des deux partenaires potentiels le contrat avec Fiat.
Enfin, il a laissé entendre que, dans son choix de partenaires
pour cette affaire, il n'excluait pas de conclure avec l'une de
deux autres sociétés contactées auparavant,
sa décision finale devant être prise en fonction des
avantages respectifs que chacune d'entre elles présentait
pour sa société à moyen terme. Le fait d'avoir
bien préparé le terrain (ce qu'il avait déjà
démontré par la précision des informations
qu'il détenait rendait ce qu'il disait sur cette alternative
tout à fait plausible.
Ainsi, c'est à la fin de la 2ème journée que
les deux sociétés ont conclu un accord de sous-traitance
pour l'année 95/96, accord qui vient d'être reconduit
pour une année dans d'excellentes conditions, sans que le
partenaire allemand ait jamais su à quel point, vu l'urgence,
il aurait pu dicter ses termes à la PME française.
Par contre, dans le cas où l'autre partie connaît le
délai très court dont nous disposons, présentez
votre contrainte de temps comme la leur. "Vous n'avez que 2
semaines à me convaincre d'investir dans votre pays. Comme
vous le savez, j'ai des consignes strictes de faire une recommandation
avant la fin du mois".
Neutralisez leur éventuelles tentatives de jouer sur votre
point faible, le manque de temps, en préparant minutieusement
la négociation, et particulièrement en examinant leurs
besoins et contraintes, afin de donner l'impression que tout le
travail ayant déjà été fait de votre
côté, vous n'êtes par pressé, vous êtes
prêt.
Avant tout, en amont de la négociation,
recueillez un maximum d'information sur la situation de l'autre
partie. Pas uniquement les données évidentes et faciles
à obtenir ou celles qui, en confirmant vos hypothèses
de départ, vont dans le sens qui vous est favorable. Investissez
dans une véritable chasse aux informations, celles qu'on
tâche fréquemment de vous cacher ou celles qui risquent
d'être tronquées. Cela s'applique tout autant à
des négociations personnelles (achat d'une maison, signature
d'un contrat d'embauche...) qu'à des négociations
sociales ou industrielles, au sein d'une entreprise aussi bien qu'au
niveau national ou international.
Enfin, tâchons d'être réalistes et de reconnaître
que plus nous sommes pressés, plus nous aurons à compenser
ce point faible, soit par un recueil d'informations particulièrement
attentif au préalable, soit en disposant d'arguments particulièrement
convaincants (dont la force...), soit .....en acceptant de payer
le prix fort.
Se mettre d'accord sur la procédure
et les règles de jeu
Que faire pour répondre au malaise des businessmen étrangers
qui se plaignent fréquemment du sentiment de confusion ("feeling
lost") tout au long de la négociation avec leurs homologues
français ainsi que de la pression qu'on met sur eux pour
qu'ils changent, eux, leur manière de procéder ?
Est-il vrai en effet que les Français demandent que l'on
s'adapte toujours à leur manière de faire (en sous-entendant
: "c'est la meilleure") et s'attendent à bénéficier
d'un traitement privilégié , ce qui est ressenti par
leurs interlocuteurs étrangers comme un sans gêne et
une injonction de "bruler les étapes". ?
Que cette réputation repose sur des
faits réels ou sur des malentendus réciproques n'est
que d'un intérêt purement académique. Afin d'améliorer
l'efficacité de nos négociations, notre souci principal
sera d'éviter des comportements et des situations qui génèrent
ce genre de réactions négatives à notre égard.
La meilleure manière d'éviter de "perdre en route"
nos clients, fournisseurs ou partenaires étrangers ou de
les détourner de nous par une série de malentendus
culturels est de commencer la négociation par une explication
de la procédure ou des règles du jeu.
A titre d'exemple, une négociation
réelle en cours, où, dès le départ,
tout a été fait pour mettre en place un cadre de travail
rigoureux et partagé par les deux parties.
Les porte-parole d'une société française et
de son fournisseur potentiel, British Telecom, ont d'abord évoqué
par téléphone puis confirmé par écrit
(fax et courrier électronique) tous les détails possibles
concernant la forme et le contenu de leur premier contact.
Tout d'abord la forme : le lieu (Londres, salons d'un grand hôtel
retenus et payés par le fournisseur ainsi que les repas de
midi pour la semaine) la durée [1 semaine, à raison
de deux réunions collectives (5 personnes) par jour, dont
2 jours en déplacements], les noms, fonctions, titres et
coordonnées des responsables respectifs à contacter,
ainsi que les noms et fonctions d'autres spécialistes participant
activement dans la négociation.
De point de vue contenu, tandis que l'ordre de jour pour la première
journée a été défini en détail,
l'ensemble des principaux aspects techniques et commerciaux à
examiner ensemble pendant le reste de la semaine ont été
listés, sans toutefois les avoir enfermés dans des
emplois de temps et des chronologies rigides.
Les deux parties ont clairement stipulé que la semaine passée
ensemble n'était qu'une première
étape de la négociation qui servirait de base à
une éventuelle deuxième étape au cours de laquelle
les décideurs finals (les signataires) devaient, le cas échéant,
se rencontrer pendant une journée à Paris.
Enfin, la partie française s'engageait formellement à
informer British Telecom au plus tard 6 semaines suivant la première
étape de la négociation si elle décidait de
ne pas donner suite.
Un échange a également eu
lieu concernant les détails pratiques de la rencontre et,
à titre anecdotique nous citerons un même point, soulevé
respectivement par chacune des parties.
Tandis que les négociateurs français ont demandé
de déjeuner ailleurs qu'à l'hôtel où
devait se dérouler la négociation (de peur, nous ont-ils
dit, qu'on les oblige à manger tous les jours des plateaux
de sandwichs à l'anglaise, ce qui était arrivé
à l'un d'eux quelques années auparavant), les hôtes
britanniques stipulaient que la pause déjeuner n'excède
pas une heure trente. Comme ils l'ont admis plus tard devant leurs
clients français interloqués, leur méfiance
était basée davantage sur la réputation traditionnelle
des Français passant des après-midi entiers à
table que sur des expériences réelles vécues.
La démarche décrite plus haut,
pleine de bon sens, a ceci de remarquable qu'elle est quasi absente
dans les négociations en France. Que les règles du
jeu ne soient pas définies dès le départ dans
une négociation entre les interlocuteurs au même contexte
culturel peut se concevoir, même si chez la majorité
de nos voisins européens l'explicitation des procédures
a lieu plus tôt et plus fréquemment qu'en France. Par
contre, qu'on fasse économie d'une telle définition
des règles de jeu/mode d'emploi entre les interlocuteurs
venant d'horizons différents et parfois très éloignés
compromet fortement les chances d'aboutir à un accord efficace
au terme d'un processus optimal, c'est-à-dire en gardant
la qualité relationnelle et en facilitant d'éventuelles
relations futures.
C'est en négociant dans un cadre
clairement défini et partagé par les deux parties
qu'on se donne une meilleure chance d'aboutir à un accord,
dans le cas où un accord est possible.
Dans le cas où, dans l'immédiat, il ne l'est pas,
le fait d'avoir réussi à bien travailler ensemble
permet aux deux parties de dire, telle Scarlett O'Hara dans Autant
en emporte le vent : "Demain est un autre jour...".
MAYA POIRSON
> Retour début article
|