La Négociation Raisonnée
DANS LES RELATIONS
INTERNATIONALES
ISRAEL ET PALESTINE : ESCALADE ET DESESCALADE
Après une avancée spectaculaire qui avait propulsé
ses auteurs dans la grande Histoire, un recul sans précédent
menace de précipiter des millions de personnes dans les affres
de la guerre. Le détonateur : Ehud Barak courageux brise un
tabou en déclarant que Jérusalem et Al Quods peuvent
être chacune la capitale de deux états différents.
Une avancée spectaculaire inconcevable il y a si peu de temps
encore.
Malheureusement, Ariel Sharon, opposant déclaré à
la Paix , en allant sur l'esplanade des mosquées a, par ce
geste délibérément provocateur, allumé
la mèche de l'inévitable spirale de la violence.
Les palestiniens ne pouvaient que réagir obligeant par ricochet
le gouvernement israélien de riposter et de s'enfermer inexorablement
dans le piège de l'escalade. Pis encore, les palestiniens ont
été désignés du doigt comme les responsables.
La prophétie qui se réalise elle-même : je te
provoque, tu réagis, je t'attaque et je justifie mon comportement
en t'incriminant de sabotage du processus de paix.
Conséquences désastreuses : trente années en
arrière avec l'annulation des gains péniblement et ntelligemment
acquis à Oslo sept ans auparavant. Voici qu'à nouveau
on se tourne vers le passé et plus vers l'avenir ; qu'on brandit
des références historiques prises aux racines du nationalisme
ancestral et du critère du premier arrivé sur la terre
promise ; qu'on retourne aux instincts émotionnels dépassés
par la raison à Oslo. Aveuglés de part et d'autres par
l'émotion et l'affectivité à l'état brut,
la carapace de la méfiance réciproque en sort renforcée
et légitimée.
Dès lors, plus rien ne peut arrêter la mise en place
des processus destructeurs de l'escalade comme une réaction
en chaîne :
-Disqualification et non considération de l'autre : Yasser
Arafat est considéré comme un interlocuteur sans pouvoir
et un homme du passé.
- Attaques sur la personne : c'est un dictateur et un petit potentat
local.
- Menaces : si les violences ne cessent pas on va bombarder et écraser
l'Intifada.
- Humiliation : nous fermons l'aéroport de Gaza.
Le message reçu en face : vous n'avez aucune souveraineté
et vous n'avez le choix qu'entre l'humiliation ou la défaite.
Perte de face inacceptable et sentiment d'être bafoué
dans son honneur et sa dignité. Une glissade inexorable vers
l'implosion de l'édifice patiemment construit se déroule
avec un sentiment d'impuissance des farouches partisans de la paix
et du côté palestiniens et celui des israéliens
: les extrémistes des deux bords viennent de remporter une
victoire. Leurs critères de mesure : qui a perdu le plus de
plumes.
Une question demeure : Quels sont les processus qui auraient pu provoquer
une désescalade et qui était en mesure de les accomplir
? A l'instar d'Anouar El Sadate qui , en son temps, en venant à
la Knesset , avait par ce
geste hautement symbolique, réussi à provoquer le choc
émotionnel positif et briser ainsi les a-prioris les plus ancrés,
Ehud Barak accepte le droit légitime des palestiniens à
partager la capitale éternelle du peuple juif avec une nation
arabe. Ce dernier , prolonge sa parole historique sur Jérusalem,
en reconnaissant la blessure ressentie par les palestiniens et en
leur présentant, sans perdre l'honneur, ses excuses personnelles
au nom de son gouvernement et/ou de ceux qui s'opposent aux fossoyeurs
de la paix :
" Monsieur Sharon est citoyen israélien comme un autre,
je ne peux pas l'empêcher d'agir comme il le souhaite, je ne
partage pas son opinion, je comprends l'émotion légitime
soulevé par son geste, je ne veux pas que l'on assassine la
paix , ni des enfants : poursuivons le dialogue pour inventer les
solutions nous permettant de partager cette terre commune et construire
l'avenir ; vous, les palestiniens, vous, Yasser Arafat, vous avez
été courageux en acceptant le sacrifice de vos terres
; nous respectons votre besoin de souveraineté et nous allons
cesser de nous comporter en puissance occupante ".
Est-il encore possible aujourd'hui de transformer la spirale perdante
en processus vertueux ?
Oui , si des hommes parviennent à transcender leurs faiblesses
d'hommes politiques en courage d'hommes historiques. Encore faut-il
ne pas commettre d'erreurs comme celle qui, des deux côtés,
israélien et palestinien, a été de négliger
les négociations internes à chaque camp : impliquer
le Hamas, pour Yasser Arafat, impliquer
le Likoud pour Ehud Barak, impliquer démocratiquement leurs
peuples pour les deux nations.
Michel Ghazal et Yves Halifa
Consultants au Centre Européen de la Négociation
ARTICLE PARU DANS "LIBERATION"
I D E E S
R E B O N D S
Pour sortir de la logique de guerre
par Michel GHAZAL
Il faudrait être atteint d’une myopie grave, être
de mauvaise foi ou ignorer totalement les processus relationnels
pour ne pas observer et prendre en compte les modifications en cours
en Irak, même si elles ne sont pas toutes perceptibles pour
le commun des mortels. Sans pour autant devenir naïf, ni cesser
d’être ferme sur ses intérêts, ces signes
doivent constituer pour les pays qui font face à l’Irak
des marques d’apaisement et d’ouverture visant la recherche
d’une solution négociée à ce conflit.
Si les intérêts annoncés (protéger le
faible contre le prédateur, assurer la sécurité
d’approvisionnement en pétrole des économies
occidentales, défendre les valeurs de droit et de démocratie…)
sont vrais, alors l’objectif pour l’Occident doit être
clair : parvenir à un règlement à l’amiable
et à long terme du conflit du Golfe, ce qui suppose bien
entendu des garanties de « non-agression » future.
Si, en revanche, des intérêts cachés et non
avouables (notamment avoir laissé faire l’Irak pour
justifier une présence massive dans le Golfe et assurer une
mainmise et un contrôle sur le pétrole, ressource stratégique
principale des économies du monde occidental) motivent la
principale composante de la sacro-sainte alliance, c’est-à-dire
les Etats-Unis, l’objectif correspondant devient alors la
destruction du potentiel militaire, chimique et atomique de l’Irak,
et liquider de la sorte le régime de Saddam Hussein : un
objectif secondaire étant d’éloigner pour longtemps
la perspective d’un contre-pouvoir arabe à la puissance
israélienne.
Quelles suggestions peut proposer un spécialiste de la négociation
pour faciliter l’accès à des stratégies
plus efficaces capables de gérer les différences ?
Les enjeux du problème posé sont à l’échelle
de la planète, devenue, du fait de l’explosion des
systèmes et moyens de communication, un petit village. Ils
sont graves et complexes. Même si la possibilité d’éviter
le pire et d’apporter une pierre à l’édifice
entrepris par le roi Hussein de Jordanie, Arafat, Javier Perez de
Cuellar, Hassan II, le président Mitterrand, puis Evgueni
Primakov est infime, celle-ci a plus que jamais le mérite
d’exister et doit être prise en considération.
En effet, si l’on parvient à un accord qui satisfait
les intérêts de l’Irak et de ses opposants, c’est
un succès conjoint. A l’inverse, s’il y a échec,
alors qu’à partir de l’examen des intérêts
cet accord était possible, quel que soit le fautif, ce sera
un échec commun. Le nouvel ordre mondial commencerait mal.
Ces signaux encourageants sont les suivants : les excuses de Bagdad
après le saccage des locaux diplomatiques de la France au
Koweït, les libérations successives des otages, puis
celle, groupée, des Français ; enfin le rêve
fait par Saddam Hussein du prophète Mahomet inquiet de la
prise du Koweït.
- La négociation n’est pas une capitulation. Il ne
s’agit en aucun cas de céder sur les intérêts
fondamentaux de l’Occident. Ces intérêts constituent
un élément non négociable.
- La négociation n’est pas, comme beaucoup le pensent,
un moyen pour persuader la partie adverse de faire ce qu’elle
ne désire pas. Tant que les actes exigés seront perçus
comme contraires à ses intérêts, les efforts
pour persuader l’autre demeurent vains.
- La négociation n’est pas nécessairement un
duel ni un combat avec un gagnant et un perdant. Ni George Bush
ni Saddam Hussein ne peuvent s’y résigner. Sinon, comment
justifier auprès de leurs concitoyens d’avoir monté
une opération militaire d’envergure sans précédent
depuis le Vietnam et la Corée et laissé s’enliser
la situation, pour le premier ? Et comment faire marche arrière
sans perdre la face après son coup d’éclat,
pour le second ? Même si, pour se convaincre réciproquement,
les préparatifs de la guerre ont été menés
tambour battant par les Etats-Unis et les prises de position publiques
de l’Irak se sont systématiquement distinguées
par leur caractère enfermant, irrévocable et définitif.
Les deux parties ont en effet excellé et ont largement usé
de la tactique des vaisseaux brûlés engendrant une
folle dynamique d’escalade.
- Il faut ensuite faire comprendre la tâche de la négociation
comme un moyen pour inventer des choix meilleurs et non pas pour
persuader l’autre d’agir à l’encontre de
ses intérêts tels qu’il les perçoit.
Concrètement, il convient de comprendre la vision actuelle
qu’a Saddam Hussein des choix qui s’offrent à
lui. Il est nécessaire ensuite de la compléter par
une autre vision à laquelle il pourrait adhérer plus
tard. Il faut enfin proposer de nouvelles options servant les intérêts
majeurs de deux parties, puis compter sur leur bon sens pour agir
au mieux de leurs intérêts.
Les gens confondent souvent la compréhension de la vision
de Saddam Hussein avec une adhésion éventuelle à
celle-ci. C’est une erreur. En revanche, l’ignorer c’est
naviguer à coup sûr dans un brouillard épais
et obscur. La seule certitude est alors que les actions entamées
ont une grande chance de rester des coups d’épée
dans l’eau. L’image est celle d’une personne qui
chercherait sa clé sous un réverbère, alors
qu’elle l’a perdue ailleurs, uniquement parce que la
lumière se trouve à cet endroit.
Pour changer cette vision, il faudra se pencher sur l’autre
question clé : quelles sont les solutions et quelles sont
les modalités de leur mise en place qui évitent une
perte de face à Saddam Hussein ?
Sortir de l’alternative de l’enlisement et de la guerre
pour le dialogue et la négociation doit s’effectuer
sans que personne ne cède, sans laisser un gagnant et un
perdant. Il nous faut une négociation inventive qui saura
transformer le problème en opportunités de solution.
Les intérêts des uns et des autres sont à considérer
comme les contraintes d’un même problème à
résoudre ensemble. Il faut que les raisons qui l’amènent
à la table de la négociation ne soient pas perçues
comme une capitulation de plus devant l’Occident. Bien au
contraire, son coup d’éclat aurait permis de sortir
des inerties figeantes en faisant bouger les rapports de force.
Effacer de la sorte des tonnes d’amertumes, de ressentiments
et de honte accumulés du fait des défaites arabes
successives.
Le proverbe dit bien : « il ne faut jamais coincer un chat
dans un coin sans lui laisser une chatière : sinon il vous
saute à la figure et vous griffe ». Il faut toujours
laisser une porte de secours à son ennemi, conseillent les
sages chinois. N’était-il pas l’ami hier ? Ne
pourra t-il pas l’être à nouveau demain ?
L’effacement de la dette irakienne, les ouvertures sur la
mer, le retrait du Koweït, la libération des otages,
un référendum d’autodétermination, et
bien d’autres idées sont sur la table. Il convient
de les multiplier. C’est en ce sens qu’il n’est
peut être pas si idiot de lier un conflit à un autre
si ce lien permet de régler les deux. En effet, la technique
du lien (linkage) peut favoriser la création d’un gain
mutuel, du fait qu’un intérêt majeur pour l’un
peut être mineur pour l’autre. Ce qui facilite le monnayage
de l’un par l’autre et réciproquement.
L’analyse des intérêts au travers de la négociation
constitue le moyen non coercitif par excellence de résoudre
et gérer les différences. Il n’est pas aisé,
mais, vers la fin de ce siècle, il est temps qu’il
prenne le pas sur l’archaïsme de la guerre.
ARTICLE PARU DANS "OUEST FRANCE"
DEBAT
Négocier sans perdre son âme
Par Michel GHAZAL
La crise du Golfe apparaissait jusqu’à hier proche du
point de non-retour. L’ensemble des moyens utilisés pour
dénouer le conflit peuvent se regrouper en trois catégories
: le Pouvoir, le Droit, les Intérêts. Avec la mise en
place du dispositif militaire le plus impressionnant depuis le Vietnam,
on a réduit l’incertitude quant au pouvoir respectif
des parties. Grâce aux résolutions successives de l’O.N.U,
on a légitimé l’intervention de la communauté
internationale. La proximité de la date ultime du 15 janvier
a favorisé la multiplication des tentatives de négociation
pour prendre en compte les intérêts. Malheureusement,
les processus utilisés ont davantage compliqué le problème
qu’aidé à le résoudre.
Aussi bien Saddam Hussein que Georges Bush sont apparus, au travers
de déclarations destinées à s’impressionner
réciproquement, comme enfermés dans un entêtement
obstiné. Celui-ci peut involontairement les précipiter
vers l’irréparable, la guerre.
Aux partisans de cette solution, nous répondons qu’il
ne s’agit aucunement de l’écarter naïvement
mais d’examiner sa faisabilité sous l’angle coût/avantage.
C’est seulement à partir de là qu’il convient
de décider si oui ou non il vaut mieux « une petite
guerre aujourd’hui pour éviter une grande guerre demain
». Il appartient donc à ceux qui se déclarent
favorables à la recherche d’une solution négociée
de démontrer l’inanité de la guerre.
Qu’il s’agisse du prix exorbitant de la victoire prévisible
sur l’Irak ou des conséquences catastrophiques à
long terme sur les relations entre l’Occident et Israël
d’un côté, et les pays arabes de l’autre,
le remède s’avère pire que le mal qu’il
est supposé guérir.
Peurs
Mais pourquoi dès lors, que la négociation
apparaît comme la voie de la raison, rien que de prononcer
ce mot, génère encore chez beaucoup, peurs et réticences
? On craint qu’en négociant avec l’adversaire
on donne, en quelque sorte, une prime à l’agresseur
; on a peur en proposant des solutions de paraître faible
; on vit la négociation comme un abandon de ses intérêts
fondamentaux.
Or, il est tout à fait possible de dialoguer avec l’adversaire
sans perdre son âme pour autant. C’est pour faciliter
l’accès à des stratégies de négociation
capables de gérer les différences, que nous donnons
humblement, ci-dessous, quelques pistes.
- Avoir plus de réserves dans les déclarations publiques.
Les médias en diffusant instantanément telle ou telle
déclaration d’un chef d’Etat à l’intention
de ses propres mandants, font monter les enchères verbales
et créent une escalade inutile.
- Chercher à comprendre les préoccupations et les
motivations de toutes les parties concernées. Les bons négociateurs
le savent : pour que l’adversaire entende raison, il faut
lui montrer que ses intérêts sont compris même
mieux que lui. Mais que les comprendre ne signifie pas pour autant
y adhérer. En revanche, cette compréhension va ouvrir
la voie à des solutions que les positions prises rendaient
impossibles.
- Cesser toute attaque, toute attitude de rejet ou de mépris
à l’endroit de la personne de l’adversaire. La
non reconnaissance de l’autre comme un interlocuteur valable,
déclenche l’hostilité et l’agressivité.
Il est insupportable, que des hommes d’Etat puissent encore
se livrer à des invectives ou des insultes qui les rabaissent
eux-mêmes.
Fermeté sur le fond
- Attaquer fermement les problèmes
de fond en évitant de les mélanger avec les questions
de personnes. Les objets à débattre sont multiples
: l’annexion du Koweït, le rétablissement de la
légitimité dans le pays envahi, le surarmement au
Proche Orient, le problème palestinien, la présence
militaire des forces étrangères dans la région.
Tous ces problèmes doivent être abordés sans
relâche et avec fermeté.
- Rechercher inlassablement les intérêts derrière
les positions affichées. Les positions sont, par définition,
opposées et divergentes alors que les intérêts
ne le sont pas forcément. En effet, où se situe la
contradiction entre prétendre à un accès à
la mer pour l’Irak et souhaiter le respect des règles
du Droit international pour la coalition anti-Saddam ? entre vouloir
que le voisin koweïtien respecte les quotas pétroliers
et le besoin de l’Occident d’avoir une stabilité
à terme dans son approvisionnement pétrolier ? entre
le désir d’être considéré comme
le héros du monde arabe et le besoin de sécurité
né du surarmement dans la région ? C’est la
mise au jour de tous les intérêts qui facilitera l’accès
à des options susceptibles de les réconcilier.
- Se faire aider par des médiateurs neutres acceptés
par les deux parties. Aucun chef d’Etat ne peut admettre que
son agenda lui soit dicté. Le recours à une tierce
partie constitue un premier accord.
C’est seulement s’il s’avère
impossible de réconcilier les intérêts au travers
de la négociation, que d’autres moyens doivent être
envisagés et mis en œuvre. Est-on obligé pour
autant de passer immédiatement au mode ultime qu’est
la guerre ?